L’odeur d’abord vous envahit, douceâtre, puis le froid, tenace. Le local qu’il partage avec un club de Cross Fit n’est pas encore bien chauffé. Deux canapés s’y font face devant un comptoir. Au mur, une vieille enseigne indique Préfecture. D’un côté, on fait gonfler ses muscles, de l’autre, on se détend. Inspirez, expirez. Vous êtes chez Dr. Green.

Paul Monot a apporté le petit-déjeuner. Assis sur le canapé, il s’excuse d’être encore un peu endormi. Beaucoup de tâches administratives et un fils qui vient de naître blanchissent ses nuits.

Depuis le début de l’année, il vend du cannabis légal. Du CBD, cette herbe qui ne fait pas planer, à qui l’on prête des vertus thérapeutiques et qui doit, selon la loi suisse sur les stupéfiants, présenter un taux de THC inférieur à 1%. Si le consommateur la fume, c’est pour se détendre et pour peut-être jouir de l’effet placebo induit par le goût et l’odeur de cette sœur jumelle de marie-jeanne.

Bien qu’il n’ait jamais subi de contrôle ni de saisie et que sa start-up ait été créée dans les règles de l’art, il tient un poste délicat. Alors que son associé, un ami de longue date, préfère rester à l’écart des médias par souci d’image, Paul Monot incarne la boîte. Il assume, dit-il, mais s’inquiète tout de même de savoir si le milieu du marketing sportif, d’où il vient, voudra encore de lui après cette expérience. En attendant, il a misé sur la légalité et la transparence. Quant au rapport de cause à effet entre le marché légal et l’incitation à consommer du cannabis stupéfiant, il laisse chacun face à ses responsabilités. «Nous ne vendons que du CBD, uniquement en Suisse et à des personnes majeures. Nous n’avons aucun intérêt à enfreindre les lois.» Quitte à vendre du cannabis légal, autant l’assumer jusqu’au bout. «On a repris les codes de l’univers de la ganja.» Une façon de se démarquer sur un marché où l’herbe légale est souvent vendue comme produit thérapeutique.

Référence hip-hop

Contrairement aux apparences, le nom de la start-up n’est en rien lié à un probable usage médicinal de l’herbe de sativa. S’il a été choisi, c’est en mémoire à la chanson «Dr. Greenthumb», de Cypress Hill, groupe de hip-hop américain qui n’a jamais cessé de vanter les vertus enivrantes de la marijuana. En vitrine, bien que les clients consomment l’herbe de diverses manières, des grandes feuilles à rouler sont proposées. Au téléphone, on commande des «g» plutôt que des grammes et on demande aussi si «c’est de la bonne».

Le patron fume-t-il? «Oui. Malheureusement.» Du cannabis? «Oui, occasionnellement.» Mais depuis qu’il en vend du légal et que l’odeur l’enveloppe du matin au soir, ça l’écœure.

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Paul Monot a grandi à Lausanne, à la lisière de la forêt de Sauvabelin. Ses parents, architecte et docteur en droit, lui ont transmis l’amour du grand air, ses amis, celui du snowboard. Lui se décrit comme sensible et passionné. Il aime la peinture des expressionnistes abstraits et la musique de Jacob Miller. Sa tête abrite un terreau fertile où les idées poussent sans engrais. Un professeur à l’Université avait d’ailleurs repéré sa fibre créative. Il s’en souvient bien, ça l’a marqué. «Il m’a dit: «Paul, un jour tu feras de grandes choses. Il faudra juste t’entourer des bonnes personnes.» Alors Dr. Green, une «grande chose»? Lui n’en est pas complètement certain. Même si le succès que remportent ses produits sur le marché prouverait le contraire.

Aujourd’hui, le chiffre d’affaires de la petite entreprise aux effluves herbacés varie de 50 000 à 100 000 francs par mois. De quoi le faire planer? Négatif. «Cette réussite m’a plus stressé qu’autre chose: dans la rue, j’avais peur qu’on me suive. Ce qui m’intéresse, c’est juste de développer une start-up. Je ne fais pas ça pour l’argent», jure Paul Monot.

Débordé mais détendu

Tout est allé très vite. L’été dernier encore, démissionnaire d’un métier qui l’ennuie, il passe son temps entre baignades et postulations. La trentaine. Un master universitaire en poche. Le chômage. C’est lors d’un voyage familial aux Pays-Bas qu’il découvre le CBD et le succès du produit dans le pays. Il réalise que le chanvre légal est inconnu en Suisse romande. «J’ai senti qu’il y avait quelque chose à faire. Le milieu est sensible et pour trouver nos producteurs, il a fallu se fier à notre feeling. On voulait un produit de qualité, local et garder notre indépendance.»

Le 16 décembre, l’enseigne de Dr. Green apparaît rue de Genève à Lausanne. Depuis, Paul Monot est débordé. Jamais, dit-il, il n’a autant travaillé. Un communiqué de presse a suffi pour que le marché s’enflamme. «Un soir, un ami nous a fait part de la manchette qui allait paraître dans Le Matin: «Lausanne a son épicerie fine de cannabis.» D’abord, effrayés par la polémique possible, on a paniqué. Mais le lendemain, les commandes se sont multipliées. On a vendu pour 3000 francs de marchandise en une semaine.» La plus odorante, la «Big Bud» est celle qui part le mieux. Certains veulent même l’intégrer dans du chocolat, d’autres dans des pâtés à la viande. Soutenu par sa famille, aidé par ses proches, Paul, commence, après cinq mois, à trouver son rythme.

Figure de proue d’un nouveau marché où la concurrence commence à s’échafauder de toute part, il prévoit une baisse imminente du prix du chanvre légal. En soucis, Dr. Green? Jamais. Il inspire, il expire. Lui, de toute façon, il est détendu.


Profil

16 février 1982: Naissance à Lausanne

Septembre 2005: Rencontre son ami et futur associé sur les bancs universitaires

2012: Obtention d’un master en management sportif à l’Université de Lausanne

16 décembre 2016: Ouverture de Dr. Green, premier magasin dédié au cannabis légal en Suisse Romande

23 mars 2017: Naissance de son fils

16 décembre 2017: Bilan général de la start-up