Il est encore exagéré de parler de vent, mais une brise de décolonisation souffle sur la Suisse. Trois événements distincts en témoignent en ce début du printemps. Leurs formes sont différentes, mais tous participent à remettre en cause les schémas dans lesquels la Suisse et le reste de l’Occident sont encore englués, que ce soit dans les musées, dans l’espace public ou sur le banc des universités.

Ainsi, la grande spécialiste française de la restitution culturelle, Bénédicte Savoy, clôt son cycle de séminaires à Zurich, le 1er avril. Nicolas Bancel, historien à l’Université de Lausanne, vient de publier Colonisation et propagande. Le pouvoir de l’image (Ed. du Cherche midi), une petite révolution dans le milieu académique. Enfin, à la suite de la polémique de l’été 2020, la ville de Neuchâtel dévoilait, le 21 mars, les deux projets artistiques qui fleuriront au pied de la statue de David de Pury d’ici à l’automne prochain.

Trois événements, donc, qui partagent un même objectif: regarder l’héritage colonial droit dans les yeux, sans faux-fuyants. Se pensant longtemps épargnée, la Suisse commence à participer à l’effort.


«En Suisse, les choses bougent vraiment»

Depuis le fameux rapport Sarr-Savoy commandé par Emmanuel Macron en 2018, Bénédicte Savoy est devenue une «star» internationale de la question des restitutions d’œuvres d’art à leur pays d’origine. Vendredi 1er avril, la spécialiste achèvera son cycle d’un mois de séminaires à l’Ecole polytechnique de Zurich.

Le Temps: Au-delà de ce qui se passe dans les grands musées français et européens, suivez-vous aussi le dossier de la restitution dans les musées suisses?

Bénédicte Savoy: Bien sûr. Impossible de penser le mouvement restitutif sans englober tout le monde. L’ambiance est un peu celle des Jeux olympiques, toutes les nations européennes se regardent les unes les autres. Certaines institutions sont très lentes, comme à Berlin, où on fait semblant d’essayer. En Suisse, pays que j’adore soit dit en passant, les choses bougent vraiment. Le Musée d'ethnographie de Genève, le Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel, le Rietberg à Zurich: tous font des efforts de transparence qu’il faut souligner. Les conférences y deviennent paritaires, incluent des chercheurs autochtones – c’est en train de devenir une norme. A Genève d’ailleurs, je supervise le travail remarquable d’une doctorante, Bansoa Sigam, sur le matrimoine africain.

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A-t-on une idée du nombre d’artefacts africains spoliés qui reposent aujourd’hui encore dans les musées européens?

Si on additionne les numéros d’inventaire des musées publics, on arrive à 500 000 numéros, qui peuvent eux-mêmes représenter plusieurs objets à la fois. Le British Museum en compte 70 000 à lui seul, le Musée du quai Branly 60 000. Pour vous donner une idée, à Bamako et à Dakar, on ne dépasse pas les 9000 numéros. Le cours que j’ai donné à Zurich revient en détail sur cette expropriation par les Européens. Quand on s’intéresse aux archives, on tombe sur des horreurs… Trophées de guerre, razzias, mais également extorsions par la ruse de la part de scientifiques. On me dit souvent que je suis un messager violent, mais ce n’est pas moi qui le suis, ce sont les sources.

A la suite de votre rapport, la France vient de restituer le trésor royal d’Abomey au Bénin, 129 ans après son pillage. Quel accueil a-t-il reçu à son retour?

J’ai assisté à l’ouverture de l’exposition à Cotonou en février. C’est un véritable triomphe! Certains laissent entendre que 26 objets, c’est peu, mais cela représente 2,5 tonnes de matériel… On est dans un changement de paradigme, comme avec la chute du mur de Berlin: on s’est dit pendant longtemps que c’était impossible, mais une brèche s’est ouverte. Ça donne la pêche, et surtout l’envie de voir l’avenir. Mais ce serait dommage de se contenter de fermer ce chapitre. C’est toute la question du vide laissé au Musée du quai Branly. Il ne faut pas restituer pour oublier, mais restituer pour se souvenir qu’on a eu des objets. Cela rend la démarche moins traumatique, moins crispée.

La question de la restitution, c’est comme un boomerang: on l’a lancée il y a cinquante ans, pensant qu’on ne la reverrait plus, et là elle revient avec davantage de puissance

La question n’est pourtant pas nouvelle, un débat avait déjà secoué les musées dans les années 1970. Qu’est-ce qui a changé depuis?

L’amnésie est double: non seulement nous avons oublié le mode d’acquisition de ces œuvres, mais encore nous avons oublié que le débat avait déjà été mené! Après le discours du président Macron à Ouagadougou en 2017, on était persuadés d’être les premiers à se poser la question. Ce n’est qu’en étudiant les archives qu’on s’est aperçu avec stupéfaction que les musées avaient déjà connu une première vague de discussions sur le sujet – seulement elles étaient restées internes, de peur que cela suscite trop d’attentes.

La question de la restitution, c’est comme un boomerang: on l’a lancée il y a cinquante ans, pensant qu’on ne la reverrait plus, et là elle revient avec davantage de puissance. Ce qui a profondément changé depuis, c’est l’avènement des réseaux sociaux, l’impossibilité d’en faire un grand secret de famille. Grâce à cette polyphonie et à tous les intellectuels africains qui ont gagné en légitimité, l’heure est enfin à la transparence.

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«La colonisation a laissé des traces visibles aujourd’hui encore»

Historien à l’Université de Lausanne, Nicolas Bancel fait partie des cinq auteurs de Colonisation et propagande. Le pouvoir de l’image (Ed. du Cherche midi), un ouvrage qui décrypte en profondeur le rôle et les effets des images coloniales sur l’imaginaire du public français. Affiches touristiques et de recrutement militaire, expositions, manuels scolaires, presse illustrée, publicités… tous les supports ont participé à cette apologie de la «plus grande France».

Au cœur de cette propagande, un organe discret et quasiment inconnu du grand public: l’Agence générale des colonies. «Jusqu’à très récemment, avant le travail d’enquête de Sandrine Lemaire (coautrice du livre), nous ne prenions pas la mesure de son impact en métropole et de son implantation sur tous les territoires colonisés. Cette agence avait des liens d’influence avec des musées et des sociétés de géographie; elle a été un véritable moteur de la propagande coloniale. Plus tard, elle a subventionné des films, des campagnes de photographie de haute qualité – on envoyait des artistes talentueux tels que François Kollar – sur des thèmes fixés à l’avance. Et ces images se retrouvaient dans la presse. Tout cela, nous avons pu le documenter», résume Nicolas Bancel.

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Là où le soleil ne se couche jamais

Ces nouvelles révélations amorcent le passage dans une nouvelle ère de transparence postcoloniale. Certes, des travaux plus anciens ont déjà abordé la question de l’iconographie, «mais de manière latérale», juge l’historien. Ce livre en propose une analyse lucide et frontale. «D’une rare intensité, toute cette production visuelle repose sur un sentiment de fierté nationale. Comme le clament les affiches, dans cette France de 110 millions d’habitants qui s’étale en rose sur la mappemonde, le soleil ne se couche jamais.»

Si la sauce propagandiste a aussi bien pris, c’est notamment que l’information de l’époque était centralisée et peu contradictoire, que les gens voyageaient très peu et que l’anticolonialisme – porté par la droite conservatrice à la fin du XIXe siècle – disparaît après la Première Guerre mondiale, dont la France ressort victorieuse. «A la fin de la guerre, les colonies sont un fait acquis pour la quasi-totalité du spectre politique, précise Nicolas Bancel. En 1931, l’Exposition coloniale de Vincennes attire 8 millions de visiteurs. Les surréalistes et les communistes, qui ont organisé une contre-exposition critiquant les brutalités et les exploitations économiques, n’attirent, eux, que 5000 visiteurs. Cela donne une idée du rapport de force.»

Le miroir déformant de l'ailleurs

Les enfants étaient des cibles privilégiées. Comme pour la propagande fasciste, les discours et les images les assaillent à peine sortis du berceau. «Les recteurs sont prévenus à l’avance des expositions, on leur demande d’organiser des visites. D’autres injonctions sont plus matérielles: tout objet qui peut atterrir dans les mains d’un enfant – jeux, jouets, bandes dessinées – véhicule des stéréotypes coloniaux et, souvent, racistes. C’est en partie ce qui peut expliquer l’essoufflement de l’anticolonialisme dans l’entre-deux-guerres: les générations de la fin du XIXe-début du XXe siècle ont été abreuvées par la propagande, elle a fini par faire son œuvre.»

Les innombrables images mettant en scène la figure de Marianne veillant sur ces peuples amassés à ses pieds pourraient plutôt évoquer une forme de maternalisme

Jusqu’à la fin des années 1930, les auteurs répertorient une centaine d’expositions et de «zoos humains» en France. On y glorifie la fameuse mission civilisatrice française, bien sûr, mais Nicolas Bancel rappelle qu’il s’agit surtout d’alimenter l’industrie du rêve. «On s’y promène à dos de chameau, on s’émerveille devant les danseuses khmères, on se balade en pirogue… Une grande place est laissée à l’exotisme, au rêve de ces ailleurs. Une trame sur laquelle la propagande peut venir s’inscrire sans aucune difficulté.»

D’ailleurs, cette fascination pour l’ailleurs est déjà bien vivace avant même que la propagande d’Etat ne s’en mêle. Le journal Le Tour du monde est fondé en 1860, le Journal des voyages en 1877. La littérature abonde sur les univers lointains et les héros qui les explorent. Quand l’Agence des colonies a déployé ses premières stratégies visuelles en 1897, elle pouvait donc compter sur la réceptivité du public.

Discriminations tenaces

S’il est «difficile de mesurer [le] pouvoir d’imprégnation» des images de propagande, reconnaît Nicolas Bancel, une chose est sûre, leur puissance de frappe (sur tous les supports possibles) contraste avec «la faiblesse de l’anticolonialisme jusqu’à la fin des années 1950», quand De Gaulle commence à pousser l’Empire vers la porte de sortie.

Autre caractéristique souvent associée à l’iconographie coloniale: le paternalisme. Alors que les innombrables images mettant en scène la figure de Marianne veillant sur ces peuples amassés à ses pieds pourraient plutôt évoquer une forme de maternalisme. «C’est le symbole ultime de la République, relève Nicolas Bancel. Ce discours visuel est celui d’une protection nécessaire et généreuse de ces populations qui sont restées dans la nuit, et qu’on se fait fort, par cette maternance, d’élever progressivement jusqu’à nous.»

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De la naissance de la IIIe République en 1870 à la dernière décolonisation en 1980, plus d’un siècle de propagande a ainsi modelé les consciences. Aujourd’hui encore, il en demeure des traces. Même si ces images ne circulent plus, «il n’y a pas vraiment eu d’anamnèse du fait colonial, conclut Nicolas Bancel. Or si l’on se penche sur les discriminations raciales encore à l’œuvre, les populations ex-colonisées sont toujours les plus touchées.»


Deux regards d’artistes défieront la statue de David de Pury

C’est une première suisse. Jamais une œuvre d’art n’avait été installée face à une statue pour questionner frontalement son histoire. En août 2021, face aux grondements d’une pétition qui réclamait le déboulonnage de la figure de son grand mécène, David de Pury, la ville de Neuchâtel avait préféré l’option de l’accompagnement par les sciences – via le soutien et la valorisation de la recherche historique – et par les arts.

Un pari gagnant: 33 propositions artistiques ont afflué. Présidé par Pap Ndiaye, historien et directeur du Musée de l’histoire de l’immigration de Paris (très étonné et admiratif qu’une telle démarche soit soutenue par une collectivité publique), le jury a récompensé quatre de ces projets. Tous étaient exposés au péristyle de l’Hôtel-de-Ville ce 21 mars, à l’occasion de la Semaine d’action contre le racisme. Deux d’entre eux, choisis par la ville «pour leur faisabilité», deviendront réalité d’ici à l’automne.

Des anonymes en pleine lumière

La première œuvre, Ignis fatuus, est signée Nathan Solioz. Contrairement aux autres propositions, plus abstraites, elle s’intéresse directement aux victimes de la traite négrière, qu’il s’agira très littéralement de mettre en lumière. «Symbolisant les âmes des esclaves jetés à la mer, 3000 feux follets s’illumineront progressivement, dès la nuit tombée, dans un bassin autour de la statue. A minuit, le crescendo aura atteint son pic, puis la logique s’inverse. Au petit matin, toutes les lumières se seront éteintes», résume Nathan Solioz. Pour ce diplômé de la HEAD, ce projet doit faire comprendre toute l’ambiguïté de David de Pury, «à la fois bénéfique pour les Neuchâtelois, mais dont la fortune repose sur un drame humain qu’il faut commémorer, sur des anonymes à qui il faut laisser la place».

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Le second projet, A scratch on the Nose, est plus sarcastique. L’artiste afro-descendant Mathias Pfund s’inspire d’un autre Neuchâtelois historique, Louis Agassiz, dont la statue s’était enfoncée dans le sol tête la première à Los Angeles en 1906, à la suite d'un tremblement de terre. L’ironie est forte, «car le scientifique était connu pour ses théories polygénistes et son rôle médiatique dans la ségrégation raciale aux Etats-Unis».

Mathias Pfund reprend la posture peu flatteuse d’Agassiz en remplaçant ce dernier par une miniature de la statue de David de Pury. La petite taille de la sculpture, «c’est comme une note de bas de page, elle propose un éclairage marginal». En évoquant l’objet même de la controverse, qui demeure une œuvre d’art, l’artiste souligne qu’il est «important de l’interroger sur son terrain esthétique initial pour enrichir le débat».