Parce que la sexualité fait partie de nos vies mais qu’elle reste pourtant taboue, «Le Temps» inaugure un nouveau rendez-vous: deux fois par mois, la chroniqueuse et journaliste Maïa Mazaurette donnera son point de vue sur un sujet d’actualité

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A mesure que le Covid-19 s’étend dans le monde, nous sommes de plus en plus nombreux à nous préparer à l’éventualité de vivre quelques semaines de sédentarité. Pas de sorties, pas d’école, pas de boulot ou, du moins, plus comme avant: mais qu’est-ce qu’on va faire de tout ce temps à la maison? Quelle est la seule activité gratuite ne nécessitant pas de sortir de chez soi?

J’aimerais répondre «le sexe», mais tout le monde ne dispose pas de partenaires motivés sous le coude. A mon humble avis, Netflix et le X devraient remporter la mise (même si certains d’entre nous se lanceront certainement dans la lecture intégrale de Proust).

En Chine, les requêtes pornographiques ont augmenté d’environ 30% depuis janvier. Elles se sont, depuis, stabilisées à ce niveau anormalement élevé. Le phénomène n’est pour l’instant pas observable dans les autres pays, mais aucun ne souffre encore de restrictions aussi drastiques dans les déplacements ou dans le travail. Or c’est pendant les journées de temps libre que se consomme le plus de pornographie – les pics de consommation apparaissent chaque week-end, et lors de la plupart des jours fériés.

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L’érotisme moyen du masque de protection

Sur les grosses plateformes X, on tente de jouer le jeu à coups de vidéos taguées «coronavirus» (au nombre de 228 chez l’acteur principal du marché, Pornhub)… mais honnêtement, l’érotisme du masque de protection a du mal à convaincre. Côté fantasmes, ça nous laisse l’abasiophilie (l’attirance envers les individus souffrant d’une mobilité restreinte, dont on pourrait étendre la définition à celles et ceux qui seront confinés) et l’infinie diversité des fétichismes médicaux. Ainsi, selon le géant de la rencontre Tinder, les infirmières représentent la 3e profession la plus désirable pour les femmes, tandis que les pharmaciens sont en 10e position pour les hommes.

Du côté des rapports sexuels purs et durs, consommés sans écrans interposés, on ne saura pas avant d’être touchés. Côté pile, le site de rencontre OkCupid a vu son trafic augmenter de 7% au Royaume-Uni lors des derniers jours, et la marque de sex-toys Womanizer connaît de belles progressions (entre janvier et février: +71% à Hongkong, +52% au Japon, +13% au Royaume-Uni, avec des dépenses supérieures de 60% aux prévisions en Italie, +40% en France et dans les pays germanophones). Côté face, les métaphores concernant les libidos «chaudes» ont leurs limites, surtout quand il s’agit de penser à la bagatelle du fond de son lit, tout transpirant avec 40 de fièvre. Sans même parler des célibataires, pour lesquels la solitude elle-même pourrait prendre des allures de pandémie.

Un virus qui nous rapproche de nos écrans

L’effet médiatique reste cependant intéressant à constater, parce qu’il présuppose que le sexe serait privilégié soit quand on s’ennuie, soit quand on a peur de mourir. Ce qui n’est pas absurde, puisqu’on sait que les rapports sexuels augmentent en fréquence quand on est en vacances (on est plus disponible) et lors des catastrophes (comme l’ont démontré quelques baby-booms ponctuels, par exemple après l’ouragan Sandy sur la côte est des Etats-Unis en 2013).

Seulement, la situation a changé depuis les derniers drames en date: non seulement le virus ne devrait pas nous couper de nos écrans (comme ç’avait été le cas avec l’ouragan Sandy), mais il a tendance à nous en rapprocher. Et là, malheureusement, ça n’arrange pas nos affaires: outre le côté addictif des tablettes et smartphones, dont les contenus sont régulièrement consommés au lit (pendant le temps habituellement dédié à la sexualité), nos sources d’information font étalage de données anxiogènes. Or qu’est-ce qui massacre une libido encore plus rapidement qu’un sudoku ou un polar norvégien? L’anxiété.

Par chance, le sexe constitue en lui-même une solution à l’anxiété: ses vertus antistress sont bien connues – et puis franchement, ça nous distrairait des angoisses de fin du monde. A condition de dresser le cordon sanitaire non pas autour de ses partenaires, mais autour de son smartphone.


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