Au pied de l'Everest

Dans l'Himalaya, au village 
des sherpas

Poursuite de notre trekking 
aux confins de l’Himalaya, 
avec arrêt au village de Thame, qui est un des viviers 
des meilleurs sherpas népalais. Ici, le rôle des femmes, 
qui font vivre les activités locales, est capital

Un petit homme apparaît dans notre dos. «Namasté», Il chuchote plus qu’il ne parle. Il se présente, «Ang Tshering Sherpa», et il ajoute: «Voulez-vous un thé?» Sa maison a été démolie par le séisme l’an passé, elle vient d’être rénovée mais il habite encore chez sa fille à côté.

A 3820 mètres, le ciel gris, bas, lourd, sert de toile au vol apathique des corbeaux. A quelques heures de marche de Namche Bazar, Thame est un village entretenu à la perfection. L’herbe y est verte et rase. Les murs de galets encerclent bravement des maisons fraîchement rénovées. Et l’eau du ruisseau est limpide. Même les yaks ont le poil éclatant.

Journal de bord: Le toit du monde et moi

C’est d’ici que viennent de nombreux climbing sherpas de l’Everest. Chaque année, en mars, ils quittent femmes et enfants pour celle qu’ils appellent Chomolungma, la déesse des vents qui habite sur la montagne. Ils ne reviennent qu’une fois l’expédition terminée, souvent aux prémices de la mousson. A la clé, un salaire de plusieurs milliers de dollars qui varie selon l’agence qui les emploie et leur expérience. Une somme conséquente en comparaison aux 730 dollars par an du Népalais moyen.

Située sur la route qui mène au Tibet, la bourgade de pierres semble vide. Les portes sont closes, les sentiers déserts. Nous en avions suivi un qui s’enfuyait dans un champ de pommes de terre. C’était une impasse.

Ang Tshering porte des Adidas rouges trouées, des plumes s’évadent de sa doudoune. Les murs de sa maison sont couverts de sac de montagne empilés. Est-il monté sur la montagne? «Bien sûr», répond-il de sa voix tamisée comme si c’était une évidence. Il cite les sommets qu’il a foulés. Ce sont les plus haut et les plus beaux de la région. L’Ama Dablan, le Cho Oyu, le Kangchengjunga et l’Everest, plusieurs fois. L’homme se tient droit sur des jambes flageolantes mais parfois il s’appuie, en douceur, pour retenir un étourdissement. C’est là qu’il dévoile sa main, sans doigts. Que s’est-il passé? «Je les ai perdus en 1982 sur l’Everest. Si je suis en vie, c’est grâce aux mantras que je n’ai pas cessé de réciter.»

Alors il raconte: son enfance à Thame avant l’arrivée des trekkeurs, ses mauvaises notes à l’école de Khunde, ses yaks qu’il préférait garder et la chance qu’il a eue d’être engagé dans une expédition alors qu’il ne savait pas grimper. «J’étais fort à l’époque! Je grimpais sans oxygène car je ne supportais pas le masque, ça plaisait aux chefs d’expédition.» Un souvenir qui le remplit de fierté.

Un instant, il esquisse le sourire des conquérants. Puis, frappé par un éclair de silence, il se tait et enfonce sa tête dans ses épaules. Sa carrière sur les sommets a pris une autre tournure depuis son expérience au col Sud du Toit du Monde. Piégé par des vents violents il doit rester trois nuits dans une tente esseulée. «J’attendais des clients. Nous n’avions pas de radio à l’époque. Je ne savais pas qu’ils étaient redescendus.» Un matin, il a alors décidé de rallier le camp de base. Le temps d’attacher ses crampons, le froid s’est imposé, lui gelant sévèrement huit doigts et deux orteils. «J’ai été évacué à Katmandou. Au total, je suis resté trois mois à l’hôpital!» L’agence lui a fait valoir son assurance de 750 dollars, mais l’homme de 69 ans dit surtout devoir son salut à l’Himalayan Trust, l’organisation fondée par sir Edmund Hillary, celui qui, avec Sherpa Tenzing Norgay, a le premier foulé le sommet de l’Everest, en 1953.

La tasse de thé brûlant et sucré qu’Ang Tshering avait remplie à ras bord est vide. Lui n’en a pas bu une goutte. Il s’excuse, il n’aime pas ça. Ang Tshering boit autre chose. On le sait, son haleine nous l’avait dit.

Au centre des habitations, une maison obscure sert d’épicerie. Deux femmes, Dawa et Pema s’y entretiennent dans le noir. A côté d’elles, un vieillard sombre dans une sieste profonde.

«Si vous voulez trouver du monde, il ne faut pas venir ici!» lance la première. «Il n’y a que des femmes, leurs enfants et des vieux!» Son mari est sur l’Everest. Elle lui a parlé hier au téléphone. «Il va bien. Mais moi, toute la journée, je suis inquiète!» Pema reprend: «Heureusement qu’on est là nous, les femmes. Qui s’occuperait des villages? Qui enseignerait les chants et les danses sherpa? Sûrement pas les hommes, à force d’être entourés d’Américains, ils le deviennent!»

Thame est le village d’origine de plusieurs sherpas légendaires, multirécidivistes du Toit du Monde. Les noms de Ang Rita Sherpa – dix fois au sommet sans oxygène – de Apa Sherpa et de Phurba Tashi Sherpa – 21 fois au sommet, le record – font la fierté de la bourgade. Mais seules leurs maisons vides témoignent encore de leur présence passée. Ang Rita vit à Katmandou où il préfère désormais l’ivresse du rhum à celle des cimes. Apa est aux Etats-Unis. Quant à Phurba Tashi, il a déménagé à Khumjung, plus bas, vers Namche Bazaar. Des trois, il est le seul à travailler encore sur la montagne pour une grande compagnie américaine.

La pluie commence à tomber sur Thame. Très vite, la terre devient boue et les ruisseaux torrents. Plus haut dans le village, assise sous l’avant-toit de son auberge qu’elle a appelé «Sunshine», Kanchi trie des bouses de yak séchées qu’elle jettera dans le fourneau. Aujourd’hui c’est jour de fête: toute sa famille est réunie. Pour l’occasion, elle a préparé des crêpes sherpa, une spécialité à base de pommes de terre. Son mari est électricien à la centrale, en dessous, près de la rivière. «Je ne le vois qu’une fois par semaine, mais au moins, il n’est plus en montagne», glisse-t-elle. Quant à ses deux fils, ils viennent de terminer leurs examens à Katmandou. Nyima, l’aîné restera désormais ici, pour aider sa mère à l’auberge. Son frère, Lhakpa a reçu une bourse pour étudier la médecine aux Etat-Unis.

Une tasse de «tchang»

Gravir les montagnes? Très peu pour eux. Sans lever les yeux du match de cricket qui passe à la télévision, Nyima argumente: «J’ai trop d’amis qui sont morts en montagne. La semaine passée, d’ailleurs, l’un d’eux est décédé sur le Lhotse. Il avait 24 ans. La dernière fois que je l’ai vu, il était heureux d’avoir trouvé du travail. Il aimait grimper et s’était beaucoup entraîné. J’étais content pour lui.»

Au centre de la salle à manger, près du fourneau, leur père sirote une tasse de tchang, l’alcool à base de riz que Kanchi a préparé. Entre deux gorgées, il gratte les cordes d’un dranyen, une guitare tibétaine que son cadet a ramené de Katmandou. Il y a vingt ans, il était guide en montagne. Les photos accrochées au mur en témoignent. Parmi les images de sommets victorieux une carte du service topographique suisse recouvrant la zone de l’Everest siège en majesté. «Les clients m’ont souvent demandé de l’acheter, mais elle représente plus qu’une carte à mes yeux. C’est pour moi le souvenir de mon ascension sur l’Everest: je l’ai trouvée au col sud.» Mingma aimait grimper, s’il a cessé les expéditions, c’était pour rassurer sa femme et ses enfants. Pour se reposer aussi.
Il offre une tasse de tchang et s’en sert une autre au passage. Du beurre de yak orne le bord du récipient. «Le beurre, c’est pour la bienvenue, mais l’important c’est le liquide.» Il poursuit, en baissant le ton: «Avant j’en buvais beaucoup. J’ai dû me modérer. Ma femme ne voulait pas je finisse comme les vieux de la vallée.» La chanson qu’il fredonne au dranyen évoque les beautés du Khumbu, les dieux de la montagne et la richesse du peuple sherpa. Quant au tchang, il se boit chaud, et plus vieille est la nuit, meilleur il est.

23 heures. Le gris du ciel est devenu noir. Le matin suivant devant l’épicerie, Ang Tshering nous dévisage en souriant. Il ne nous reconnaît pas. Il chuchote. «Namasté.» Il se présente, puis il ajoute: «Voulez-vous boire un thé?»


Chhepel: «Là où il y a des risques, il y a de l’argent»

«Venez quand vous voulez, je suis de toute manière sur Facebook toute la journée.» C’est le message que Chhepel, 27 ans, nous envoie. Manager opérationnel d’une agence néo-zélandaise, il profite d’une journée de repos à Namche Bazaar pour ne rien faire. Demain il descend à Lukla prendre l’avion et rejoindre sa femme et son fils de 5 ans à Katmandou. «Mon fils passe son temps à jouer aux jeux vidéo. Là bas, il mange mal, il ne bouge pas et il est gros», décrit le jeune homme, décontenancé.

Né à Khumjung dans une famille pauvre, Chhepel a bénéficié de l’enseignement offert dans l’école de sir Edmund Hillary. Ses bonnes notes lui ont permis d’obtenir une bourse pour poursuivre des études d’ingénieur à Katmandou. Mais la mort de son père, emporté par un cancer, l’a obligé de rentrer au village s’occuper de sa famille. Il n’a pas pu finir ses études et devient porteur pour diverses agences.Un jour, il est repéré par John Gully, un Néo-Zélandais. L’homme le considère comme son fils et décide de le parrainer pour la fin de ses études. Chhepel retourne à Katmandou.

Le mensonge du «fun»

«Là-bas, je suis tombé amoureux d’une fille et très vite, on a eu un enfant.» Il poursuit ses études, mais il est rappelé à Khumjung: «C’était à mon tour d’organiser la Dumje (une des multiples fêtes que célèbrent les sherpas). Je n’avais pas d’argent. Alors je me suis fait engager comme sherpa grimpeur sur l’Everest. Là où il y a des risques, il y a de l’argent.» En trois mois, il a traversé trente fois les séracs du glacier du Khumbu. Dix fois moins que les clients. «Je portais toujours un sac très lourd et je te jure que ce n’était pas pour le plaisir. Si les sherpas font ce travail, c’est pour les dollars, rien d’autre. Ceux qui disent que c’est pour le fun mentent. J’ai perdu déjà quinze amis sur l’Everest. »

Pour lui, le métier qu’il exerce aujourd’hui est une aubaine. Il ne pense cependant pas pouvoir vivre dans la vallée toute l’année: «Ici, tout coûte cher. En tant que sherpa, tu peux facilement gagner de l’argent. Ceux qui réussissent suivent le schéma classique: construire une lodge, devenir riche et envoyer les enfants étudier à Katmandou ou à l’étranger.  

 


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Dans l’Himalaya, sous les yeux de la déesse mère 
des vents

 

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