Au pied de l’Everest

Dans l’Himalaya, sous les yeux de la déesse mère 
des vents

Toute cette semaine, 
«Le Temps» prend le frais 
sur les flancs des plus hautes montagnes du monde. 
Reportage au long cours dans la chaîne de l’Himalaya, 
avec ses paysages prodigieux, ses extrêmes étourdissants. Premières impressions à plus 
de 5000 mètres d’altitude, 
glanées au camp de base
 des expéditions

Des patates frites et du ketchup. C’est ce qu’ils nous offrent en échange de leur silence. Les climbing sherpas de l’agence Himalayan Experience reviennent du sommet du Toit du Monde. Au camp de base de l’Everest, deux mondes se côtoient à distance. Devant une pierre peinte, décorée de drapeaux et de babioles, les trekkeurs ont atteint leur but. Galvanisés, ils exultent, déploient des bannières, s’embrassent et pleurent leurs émotions sur les glaces du Khumbu.

Journal de bord:  Le toit du monde et moi…

A quelques dizaines de mètres en contrebas, sous la tente des sherpas, l’ambiance est tout autre. Eux n’ont pas envie de parler. Ils sont fatigués. Tous vêtus de la même combinaison grise bariolée de jaune, cheveux hirsutes, visage brûlé par le soleil, ils nous ont invités autour de leur table. Ils nous regardent maintenant, moi et mon tas de pommes de terre, sans piper mot. Un froid glaçant règne.

Coup de vent, Phurba Tashi Sherpa fait son entrée. Le sirdar (chef d’expédition), star du film américain Sherpa et connu pour être le détenteur du record absolu du nombre d’ascensions de l’Everest avec 21 tentatives réussies, tient un bol de nouilles chaudes dans les mains. «Je ne répondrai à aucune question», déclare-t-il, solennel, avant de s’asseoir et d’engloutir son repas. Voici deux mois que ces messieurs vivent au camp de base, à 5364 mètres sur la glace et la roche du glacier du Khumbu. D’ici, on ne voit pas l’Everest. Seule la redoutée cascade de glace, un labyrinthe tourmenté d’un blanc éclatant, donne la direction de l’ascension, là, à l’est, entre le Lho La et le Nuptse.

L’air qui règne ici contient 50% d’oxygène en moins qu’au bord de la mer. Il est sec et engendre souvent une toux sèche et profonde qu’on appelle la toux du Khumbu. Sans cesse il y a du bruit: la rivière des eaux de fonte, les craquements lugubres du glacier, le battement assourdissant des pales des hélicoptères, le croassement des corbeaux et le vent étourdissant. Pour les sherpas, l’Everest est habité par Chomolungma, la déesse mère des vents. Une femme qui ne tolère pas l’étreinte amoureuse sur son territoire. C’est elle qui domine la population, essentiellement masculine, du camp de base.

Et soudain, il fait moins froid…

Depuis deux mois, les sherpas à la table devant nous n’ont vu ni femme, ni enfants. L’un d’eux prend la parole: «Si on travaille ici, c’est pour qu’ils ne fassent pas le même métier que nous.» Se réjouissent-ils de rentrer à la maison? Phurba Tashi s’exclame: «Bien sûr! Qu’est-ce que vous croyez?»

– Vous avez parlé à votre femme?

– Oui.

– Vous lui avez dit «I love you»?

Le sirdar sourit, les autres aussi. Il fait tout à coup moins froid sous la tente des sherpas.

Le 13 mai, ils ont été parmi les premiers de la saison à parvenir au sommet. Tout s’est bien passé et, de retour au camp de base, les clients ont immédiatement regagné Katmandou en hélicoptère. Ceux des autres expéditions sont sur la montagne. Ici, au camp, toutes les tentes sont vides. Seuls les cuisiniers et les blessés hantent encore les lieux. Pour trouver de la vie, il faut parcourir un kilomètre sur un chemin temporaire qui zigzague entre les blocs de granit.

C’est là, tout en amont du camp, que la clinique et la centrale de sauvetage se sont installées en début de saison. Pour eux, la saison est pour l’instant calme. «Personne ne veut faire d’exploit cette année, tout ce que veulent les grimpeurs, c’est atteindre le sommet en bonne santé et en redescendre une fois leur rêve réalisé», explique Tash Burley, médecin anesthésiste responsable de la clinique. L’Ecossaise, secondée par le médecin népalais Yogesh Subedi, a succédé cette année à l’Américaine Luanne Freer, créatrice en 2003 du centre médical du camp de base.

Gérée par l’Himalayan Rescue Association, une ONG népalo-américaine, la clinique offre une permanence d’urgence 24 heures sur 24. Tash Burley: «Chaque compagnie occidentale verse 100 dollars par grimpeur comme ticket d’accès, ensuite les patients étrangers sont facturés selon des tarifs occidentaux. Pour les sherpas, on demande environ 500 roupies [5 francs] par consultation.»

Sous sa toute nouvelle tente agrandie depuis l’an passé, elle a reçu des patients tous les jours: «Les cas les plus graves sont directement transportés à Katmandou», à partir des quatre héliports du camp de base. Pour l’instant, ce sont plus des vols touristiques qui ont profité de ces derniers. Pour quelques milliers de dollars, il est possible de survoler le glacier du Khumbu. L’aviation civile a en revanche interdit aux tour-opérateurs de dépasser le niveau du camp de base. «Ça dérange les grimpeurs et les turbulences peuvent créer des accumulations de neige dangereuses», explique Tshering Tenzing Sherpa, l’inspecteur de la montagne, chef de la brigade des huit icefall doctors.

A 20 mètres de la clinique, sous une tente où flotte une odeur d’ail, les «médecins du glacier» se reposent. Tous les deux jours, ils retournent parmi les crevasses pour vérifier la stabilité des échelles disposées au-dessus du vide que les grimpeurs traversent à l’aller et au retour du sommet.

«Le glacier bouge tellement qu’il faut sans cesse modifier la voie», explique l’inspecteur en enfournant une poignée de tabac à chiquer. Il y a deux ans, une chute de sérac a tué 16 membres de son équipe. Corps de métier considéré comme le plus vulnérable face aux dangers de l’Everest, les icefall doctors sont chapeautés par le Sagarmatha Pollution Control Committee (SPCC), l’organisation chargée de préserver la propreté de la zone de l’Everest. Payés 5000 dollars pour les trois mois de résidence au camp de base, les icefall doctors bénéficient aussi de formations continues. «Ça nous a permis d’améliorer notre nœud sherpa», explique Gelsen Sherpa, jeune recrue de 24 ans originaire de Lukla.

«Auparavant, les sherpas fixaient tout avec ça!» Il effectue sur une corde une succession de nœuds de chaussure et finit sa démonstration avec un sourire éclatant de fierté. Son fils de 4 ans et sa femme sont restés au village. Il porte une boucle à l’oreille gauche, rit avec malice. Ce métier, il a commencé à l’exercer en 2015, l’année après l’accident dans la cascade de glace du Khumbu. Le jeune homme ne serait-il pas un brin trompe-la-mort? A nouveau, il sourit. Et répond: «Moi, sister, j’aime l’aventure.»


Une saison tragique, mais «normale»

Aux prémices de la saison 2016 sur l’Everest, les inquiétudes étaient surtout dues aux températures anormalement élevées en avril au camp de base. Bon nombre de grimpeurs partageaient leurs angoisses sur les réseaux sociaux, craignant qu’une nouvelle avalanche ne se déclenche. Tout est finalement rentré dans l’ordre, et le 11 mai, les informations nationales faisaient part de la victoire de neuf sherpas au sommet de l’Everest annonçant l’ouverture de la voie, restée fermée durant deux ans.

La révolte

Flashback. Le 18 avril 2014, une chute de séracs s’échappe de l’épaule ouest de l’Everest. Seize icefall doctors, les sherpas chargés d’équiper un passage à travers le glacier du Khumbu, perdent la vie. L’accident provoque des révoltes chez les travailleurs, qui déclarent une grève au camp de base pour obtenir de meilleurs salaires et des assurances plus sérieuses. Ils refusent de grimper par respect envers les victimes. Les organisations touristiques sont contraintes d’annuler toutes les expéditions.

Une année plus tard, le 25 avril 2015, un tremblement de terre ébranle le Népal. Plus de 9000 morts dans tout le pays. Au camp de base, les secousses déclenchent une avalanche qui s’abat sur les tentes et tue 22 personnes. A nouveau, la saison est annulée, les clients choqués, frustrés. Une expédition coûte en moyenne 60 000 dollars et aucun d’entre eux ne savait s’il allait pouvoir à nouveau bénéficier de son permis de grimpe.

La manne touristique

Cette année, les auberges de toute la vallée, se plaignant du peu d’affluence, ont prié les visiteurs de faire de la publicité pour le Népal à leur retour. Du côté des permis, c’est presque un retour à la normale, avec une baisse de 10% seulement des demandes par rapport à l’année précédente. Chaque année, le gouvernement reçoit près de 5 millions de royalties grâce au tourisme de montagne. Le tourisme est le deuxième vecteur de revenus au Népal, après les dons humanitaires. Bien qu’elle ne soit pas encore considérée comme idéale, la situation des guides s’est financièrement améliorée.

Des risques de gel

Symboliquement, l’arrivée, le 11 mai, des neuf sherpas au sommet a eu l’effet d’un thé chaud dans un corps refroidi. Les premières expéditions ont atteint le sommet le 13 mai sans accroc. Une semaine plus tard, les accidents défilaient. En cause, les vents violents qui ont frappé les cimes du 20 au 22 mai et, surtout, la foule agglutinée sur les derniers mètres de l’ascension, créant des embouteillages sans pareil, avec les risques de gel que l’on connaît. Au total, parmi les 32 expéditions enregistrées au Ministère du tourisme, 734 grimpeurs ont atteint le sommet.

Le 21 mai, 230 personnes ont foulé le Toit du Monde, mais le prix de la victoire a été élevé, avec 20 cas de gelures graves. «Heureusement, nous pouvons maintenant effectuer des sauvetages en hélicoptère jusqu’à 7600 mètres, explique Lakpa Norbu Sherpa, responsable du sauvetage de la compagnie Simrik Air. Nous n’avons malheureusement rien pu faire pour les personnes décédées.»

Même les véganes…

Enchaînement funeste dont la première victime est un sherpa natif de Thamo, qui avait 24 ans. Le 19 mai, il a glissé alors qu’il attachait les dernières cordes fixes sous le sommet du Lhotse. Une vieille corde de l’année précédente aurait rompu, entraînant une chute mortelle de 2000 mètres. Le jour suivant, lors de sa troisième tentative d’ascension, le Néerlandais Eric Ary Arnold décédait des suites d’un œdème dû au mal des montagnes, à 7924 m. Le 21, après avoir foulé le sommet, une Australienne succombait à une attaque en descendant. Elle gravissait le Toit du Monde pour «prouver que les véganes peuvent aussi réaliser des exploits». Puis trois Indiens ont disparu. Côté chinois, les chiffres sont plus obscurs, mais aucun décès n’a été déclaré pendant l’ascension. Un alpiniste a en revanche perdu la vie au camp de base après avoir atteint le sommet.

Une héroïne

Mais la saison a aussi connu son lot de réussites, surtout chez les femmes. Parmi elles, l’Américaine de 32 ans Melissa Arnot. Par la face nord, elle est devenue la seule grimpeuse de son pays à revenir vivante du sommet sans aide respiratoire.

Au bout du compte, L’année 2016 a été une année «tragique mais normale», selon les spécialistes.


Chronologie

1852 Les cartographes britanniques découvrent que le pic XV est bien le plus élevé du monde. Ils lui donnent le nom du colonel George Everest.

29 mai 1953 Le Néo-Zélandais Edmund Hillary et Tenzing Norgay parviennent les premiers au sommet de l’Everest.

1978 L’Autrichien Peter Habeler et l’Italien Reinhold Messner effectuent la première ascension sans oxygène.

1986 Les Suisses Erhard Loretan et Jean Troillet parcourent l’aller-retour en 43h et inaugurent le style alpin en Himalaya: rapide et léger.

1993 Pasang Lhamu Sherpa est la première femme népalaise à atteindre le sommet. Elle mourra à 7900 mètres au col sud.

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