Société

«L’histoire contemporaine ne raconte plus seulement celle des vainqueurs mais des vaincus»

Les syndromes post-traumatiques ou le harcèlement sont des notions récentes. A l’occasion d’une conférence au CHUV, le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman raconte l’émergence des souffrances psychiques dans la société, nouvel enjeu politique

Le Temps: Depuis quand parle-t-on de traumatismes psychiques?

Richard Rechtman: A la fin du XIXe, la psychiatrie commence à reconnaître que les guerres ou certains accidents peuvent causer des traumatismes psychiques, mais à cette époque, les victimes sont considérées comme des êtres faibles, des simulateurs, au mieux des malades. C'est pourquoi, après la Grande Guerre, si les blessures physiques témoignent de ce que la guerre fait aux hommes, à l’instar des gueules cassées héroïsées pour leur sacrifice corporel, la reconnaissance ne s’étend pas aux esprits brisés.

Le renversement s’opère avec la guerre du Vietnam et l’héroïsation des vétérans détruits par leur vécu. Ce renversement moral va permettre au traumatisme psychique de devenir l’expression d’un destin collectif, et pas seulement le drame d’une vie singulière.

Quelles sont les avancées de cette reconnaissance pour la société?

Cette souffrance est devenue l’une des ressources des luttes sociales. En entreprise, par exemple, l’émergence des risques psychosociaux a mis une loupe sur les effets de la domination sur le psychisme. Jusque-là, si quelqu’un ne supportait pas ses conditions de travail, il n'empruntait pas le langage de la souffrance mais celui de la lutte des classes. Désormais, de nouvelles formes de luttes apparaissent, qui imposent sur la scène sociale qu’il est inacceptable de faire souffrir les salariés psychologiquement. Hélas, cela change rarement la nature des rapports de classe en entreprise.

C’est-à-dire?

La reconnaissance de la souffrance psychosociale permet de désigner le chef qui harcèle, mais pas le patronat dans son ensemble. On peut viser chaque individu, même les plus haut placés, mais pas le modèle dominant. Dès lors, on pourra se débarrasser du «mauvais» chef tout en conservant le modèle managérial, et donc l’ensemble des chefs et des nouvelles techniques aliénantes pour les salariés. On est seulement passé d’un régime autoritaire en entreprise à un régime disciplinaire.

En quoi le traumatisme psychique est-il politique?

Réclamer l’intégralité de ses droits après un traumatisme est un discours politique, et pas simplement un discours de plainte. Il consiste à dire qu’un traumatisme psychique entraîne un préjudice social parce qu’il retire des chances à celui qui en a été victime. Ce préjudice, par exemple après un attentat comme celui du Bataclan, nécessite réparation pour permettre à la victime de se retrouver de nouveau à égalité avec ceux qui ne l’ont pas vécu. Cette exigence politique vise une remise à niveau des victimes, puisque l’obligation de la société repose sur une garantie d’égalité entre chaque individu.

Certains prétendent que nous sommes entrés dans une ère du «tous victimes».

Je ne le crois pas. L’émergence du stress post-traumatique a permis de prétendre que toutes les victimes se valaient. Ce n’est pas vrai. Dans les enquêtes menées auprès des demandeurs d’asile, nous avons pu nous rendre compte que la recherche du traumatisme psychique comme preuve de la réalité des persécutions subies dessert la cause collective.

En effet, depuis les années 90, on se sert de la reconnaissance de ce traumatisme comme d’une attestation qui permettrait de sélectionner les «bons réfugiés». C’est injuste, car il n’y a pas de connexion directe entre l’ampleur des persécutions subies et le nombre ou l’amplitude des séquelles psychiques. Or avec ce critère, on peut restreindre considérablement l’accès au statut de réfugié.

Mais la reconnaissance des victimes psychiques n’est-elle pas excessive, parfois?

On dit avec ironie que si un cochon rentre dans une cour d’école, alors il faut mettre en place une cellule de soutien psychologique pour prendre en charge le traumatisme engendré par cette intrusion. Mais l’enjeu est ailleurs. Le traumatisme psychique est un nouveau langage permettant de qualifier un événement. Ainsi, après l’explosion d’une usine chimique à Toulouse, la population à dix kilomètres à la ronde a été indemnisée. La dénomination de traumatisme et la réparation financière ont avant tout permis de qualifier un événement collectif dramatique majeur.

Le traumatisme psychique a également changé notre vision de la loi. La société exige désormais une réparation psychologique.

Jusque-là, la société était dans un idéal permissif et réclamait la clémence. Mais le prétoire s’est investi de la notion de traumatisme psychique, qui devient une circonstance aggravante. On l’a vu avec l’affaire Bertrand Cantat: pendant la plaidoirie, les parties civiles ont réclamé une plus lourde peine pour que les familles puissent faire leur deuil. La durée de la peine est associée à la qualité de la réparation. Pourtant, la loi n’a jamais été pensée pour restaurer les victimes, mais pour restaurer l’ordre social.

Est-ce qu’à la longue, on ne se dirige pas vers une société plaintive et dépourvue de toute capacité de résilience?

Certes, on est passé de l’héroïsme classique à l’héroïsme victimaire, et l’on voit parfois des gens s’accrocher à leur traumatisme, qui devient presque un statut. Les élites intellectuelles semblent également avoir abdiqué leur rôle d’éducateur des consciences, pour épouser, voire exciter, les passions populaires. Donc oui, il y a des débordements. Mais je suis optimiste. L’histoire contemporaine accepte, pour la première fois, d’écrire l’histoire des vaincus et de ceux qui souffrent, et pas seulement celle des vainqueurs. On peut dès lors espérer que la reconnaissance des victimes nous amène vers une société plus égalitaire.


«Les tourments du sujet psychologique contemporain. Le regard de l’anthropologue», une conférence de Richard Rechtman. Ma 28 novembre à 18h30, au CHUV, Auditoire E. Jequier-Doge, à Lausanne. Entrée libre. 

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