Chaque début de semaine, «Le Temps» propose un article autour de la psychologie et du développement personnel.

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D’accord, en ces jours de pandémie, ce sont plutôt les soins intensifs qui s’illustrent et qu’on célèbre chaque soir sur notre balcon par des cris et des percussions. Mais A la vie! (Ed. Calmann-Lévy Graphic), bouleversante bande dessinée sur le quotidien d’un infirmier en soins palliatifs – cette unité où les patients vivent leurs derniers instants – est tellement pleine d’ingéniosité et d’humanité qu’elle rend hommage à l’ensemble du personnel hospitalier.

Le mérite en revient à Xavier, dit l’Homme étoilé, 1 m 95 d’humour et de tendresse que ce Viking venu de Bruxelles cache sous une tonne de tatouages, dont, sur le bras gauche, une pluie d’étoiles, justement. Depuis 2017, ce fan de rock installé à Metz poste ses dessins sur Instagram au grand bonheur de ses 143 000 abonnés. En janvier dernier, il a sorti ce livre graphique dans lequel il évoque les Roger, Mathilde, Nanie et autres héros de la fin avec qui il a vécu des grands moments. A lire comme un pansement, en ces temps de profonds chambardements.

Ecouter du rock à coin. Ajouter une larme de vodka dans un dessert glacé. Apprendre le suédois. Se trouver une grand-mère de substitution. Ne rien dire parfois. Pleurer une patiente qui vient de décéder. Illuminer une mamie qui avait abandonné… Vous pensez que les soins palliatifs sont une sorte de mouroir gris et morne? L’Homme étoilé montre au contraire à quel point les rencontres de la dernière heure peuvent être joyeuses et variées et se conformer à ce credo cher à Xavier: «Ajouter de la vie aux jours à défaut d’ajouter des jours à la vie.»

Brailler du Queen à tue-tête

A l’image de Roger, jeune retraité, qui braille avec Freddie Mercury et Xavier The Show most go on. Roger, justement. Il est jeune, un peu potelé, porte ses 65 ans comme un enfant. Pourtant, il est condamné. Et incapable de parler de cette fin prématurée. Lorsque Xavier réalise que ce patient est fan de rock, il inonde sa chambre de riffs endiablés.

Ensemble, ils hurlent à tue-tête, alertent les collègues de l’étage et hurlent encore. Il faut voir ces pages où le duo s’époumone sur des tubes de Queen ou des Guns! Et ce n’est que lorsque l’infirmier évoque la fin tragique de Freddie Mercury, vaillant face à son VIH, que Roger craque et confie son propre ressenti. «C’est pas juste… Je venais à peine d’être retraité. Ma seconde vie venait à peine de commencer», dit-il, les yeux baissés. «Vous avez raison, c’est injuste», lui répond sobrement l’Homme étoilé.

Elle est là, la force de ce livre. Des dessins fluides, expressifs qui, souvent, se passent de mots. D’ailleurs, on ne sait jamais de quelle maladie souffrent les patients. L’accent n’est pas mis sur les données techniques, mais sur la magie de la rencontre et ce que chacun en retire. Car Xavier prend autant qu’il donne. C’est sans doute parce qu’il est si réceptif à ce que les personnes âgées lui transmettent qu’il fait si bien son métier.

Savoir recevoir, tout un art

Savoir recevoir, c’est un art. Surtout dans les professions dites du care, où la tendance est plutôt de s’oublier, de se sacrifier. L’Homme étoilé voit les choses autrement. Il apprend le suédois avec Mathilde qui a vécu trente ans à Stockholm, il est adopté comme petit-fils par Nanie qui, à la fin, emmène un de ses dessins dans son cercueil, et Edmond, le patient esthète qui raffolait de Modigliani, lui enseigne comment manger une Dame blanche rehaussée d’une larme de vodka.

Chaque fois, ces héritages témoignent d’une attitude horizontale, partageuse. Bien sûr, Xavier reste professionnel et n’anticipe pas les désirs du patient. Il écrit ceci: «Accompagner, ce n’est pas devancer l’autre, c’est avancer à ses côtés, à son rythme.» Mais quand le lien se noue, il ne refuse pas l’engagement. Il se laisse même éprouver des sentiments. Ce n’est pas une attitude forcément encouragée en milieu hospitalier.

L’infirmier a le droit de pleurer

D’ailleurs, dans le livre, il relate comment il est apostrophé à ce sujet par une infirmière en formation qui s’est fait sermonner par une collègue, car elle s’est mise à pleurer «face à une personne qui venait de perdre son père». «Cette collègue m’a dit que si je n’arrivais pas à gérer mes émotions, fallait que je change de métier», détaille la jeune fille. Xavier rassure l’étudiante: «Oui, c’est important de gérer ses émotions pour rester aidant, mais tu as le droit d’être touchée par une situation et de le manifester.»

Pour illustrer ses propos, l’infirmier raconte sa propre expérience avec Christine, petite vieille d’abord méfiante, puis super-attachante dont on suit le récit. Après avoir noué une grande complicité avec l’Homme étoilé, Christine l’a attendu pour s’en aller. Quand Bertrand, son mari – qu’elle avait kidnappé cinquante-cinq ans auparavant! –, est arrivé pour veiller les derniers instants de son épouse, Xavier, très touché par le décès qui venait à peine de se dérouler, s’est effondré dans ses bras.

«Je suis tellement heureux que ce soit vous qui ayez été à ses côtés», lui a-t-il confié. «Je me suis longtemps reproché ces larmes, conclut Xavier. Et puis je me suis dit que, finalement, elles ne trahissaient que le cœur qui bat sous ma blouse. Dans un sens, j’imagine que ça a dû avoir quelque chose de rassurant pour Bertrand.» On l’imagine aussi, très facilement.

Une autre situation riche d’enseignements? Lorsque Xavier doit aller contre son premier sentiment. Une aversion qu’il éprouve pour Marie, une aînée pourtant rigolote qui le trouve beau et le charrie. Mais c’est plus fort que lui, avec elle, Xavier «n’y arrive pas!». Perturbé par ce froid, il se souvient des cours de psychologie, lorsqu’il étudiait son métier.

Richesse et variété

Représentée dans l’ouvrage, une enseignante y explique le transfert et le contre-transfert, cette manière que nous avons tous de projeter sur un tiers des sentiments nous appartenant. Ici, Marie, à laquelle son fils adulte a tourné le dos, projette sur Xavier, qui lui ressemble, une si grande attente que l’infirmier suffoque en sa présence. Lorsqu’il met des mots sur le scénario, l’Homme étoilé se détend et confie: «Ce fut le point de départ d’une nouvelle histoire pour nous deux.»

Une histoire qui, dans le livre, se termine magnifiquement. Comme elle sait sa fin proche, Marie emmène l’infirmier dans les paysages qui lui sont chers. La place Saint-Louis-de-Metz, sa Bretagne natale, et puis bientôt la nuit profonde dans laquelle, lentement, elle disparaît. Avec A la vie! l’Homme étoilé réussit son pari: rendre toute la richesse et la variété des relations qui peuvent naître dans les derniers instants de vie.