Chasseurs de trésors

L’homme qui risquait sa vie pour des cailloux

Cristallier et guide de montagne, Sébastien Fragnière escalade les parois qui effraient ses concurrents pour dénicher les minéraux rares qu’il collectionne fiévreusement

Mi-homme, mi-chamois, il bondit d’une pierre à l’autre. Ses pieds adhèrent facilement aux longues dalles de gneiss et de granit polies par le glacier du Trient. Quand il va «aux cailloux», Sébastien Fragnière marche vite. Parfois il court. Selon lui, ce site escarpé qui culmine à près de 2000 mètres d’altitude est facile d’accès, «presque une autoroute». Régulièrement, il s’arrête et passe ses mains dans ces étranges terriers qui constellent la roche, des «fours» déjà creusés et «nettoyés» par les cristalliers. Le quartz qui tapisse les cavités est tranchant. Quand le soleil se lève, ses mains sont déjà ensanglantées.

Vieux de près de 20 millions d’années, fragiles, les cristaux ont parfois été brisés par des chercheurs de minéraux maladroits ou par les mouvements de la roche. Dans l’un des fours, un marteau et un burin dorment. Selon le code d’honneur des cristalliers, celui qui a abandonné ses outils se réserve l’exclusivité de la poche pour deux ans. Personne n’y touchera. Il pourra revenir finir le travail. Seul le premier arrivé trouve les plus belles pièces. Le second n’aura que «des miettes».

Alors Sébastien Fragnière écume les parois où ses concurrents n’osent pas poser le pied, parce qu’elles semblent particulièrement dangereuses, ou parce que leur accès est trop technique. Sa formation l’avantage: «Je sais où je mets les pieds.»

Faire le sommet du Cervin, c’est plus tranquille qu’une journée aux cailloux

Au cou, il porte une plaque de quartz striée de byssolite verte. Guide de montagne depuis près de vingt ans, Sébastien Fragnière trouve que «faire le sommet du Cervin, c’est plus tranquille qu’une journée aux cailloux». Collectionneur de pièces rares, il abandonne sur le site des cristaux que d’autres vendent. Le massif du Mont-Blanc constitue son terrain de jeu privilégié. Mais il garde le secret sur ses meilleurs filons. Cristallier depuis ses 15 ans, le quadragénaire de la Gruyère a la peau burinée par le soleil du Valais. Il avoue avoir trop souvent banalisé les risques, emporté par l’émotion de la découverte. Père de trois enfants dont le dernier vient de naître, il se prétend plus prudent qu’autrefois: «J’ai envie que mon fils garde au moins un souvenir de moi.»

Aux autres guides, qui le jugent «fou», il répond que «ceux qui n’ont pas la passion ne peuvent pas comprendre». Sébastien Fragnière prospecte sous les séracs du glacier qui menacent de s’effondrer, là où la glace ne s’est retirée que depuis quelques jours. Parfois, il devance la fonte, et creuse sous le géant gelé. S’il entend «un bruit bizarre», il se colle contre la paroi. Son sac à dos déborde d’anecdotes où les blocs de glace volent au-dessus de sa tête. Le cristallier «risque sa vie pour des cailloux». Quand un gardien de cabane lui dit «attention, éboulement», il entend: «Nouvelle zone de recherche». Les plus belles pièces se nichent dans des milieux «très fragmentés», là où les fissures se multiplient: «Si on ne cherche pas des cailloux, on n’a rien à faire dans ces coins.»

Heureux d’être en vie

En 2004, il a chuté d’une falaise. Il pensait s’en tirer avec une rupture des ligaments de la cheville, mais son péroné était fracturé. Heureusement, il ne prospectait pas seul. Incapable de se mouvoir, il a quand même attendu plusieurs heures avant d’obtenir de l’aide. Tous les cristalliers n’ont pas eu sa chance. Sébastien Fragnière a perdu plusieurs amis ou collègues, qui se sont «effacés» dans la montagne. Pourtant, «ils n’étaient pas casse-cou» et prospectaient des sites «sains». Le soir, même s’il n’a rien trouvé, il est «content d’être vivant». L’été passé, deux chercheurs de trésor ont perdu la vie dans les Alpes valaisannes, victimes de chutes ou d’éboulements.

Toujours sifflotant ou mâchouillant un brin d’herbe, il furète. Armé d’un vieux bâton de ski militaire au bout duquel il a soudé un crochet, il se faufile entre le glacier et la paroi rocheuse qui le surplombe. Souvent, il gratte la terre. Parfois il scrute les parois rocheuses avec des jumelles, à la recherche de petits bancs de quartz et de rochers voûtés, favorables à la formation des cristaux.

Episodiquement, il ouvre la roche au marteau et au burin, en vain, «pour voir, on ne sait jamais». A mesure que le temps passe, il monte toujours plus haut, s’accroche à des rochers de plus en plus escarpés, et trouve plusieurs fois «le plus beau caillou de la journée».

C’est mon troisième pilier. On m’a toujours dit qu’il fallait investir dans la pierre

Quartz, épidote, gwindel: Sébastien Fragnière a installé un petit musée dans les sous-sols de sa maison, à Bulle. Il fréquente un peu les bourses aux minéraux, surtout «pour discuter». Pour gagner quelques milliers de francs par année, et «améliorer les fins de mois», il vend parfois ses cristaux, mais jamais ses plus belles pièces. Dans les vitrines fermées à clé, sa première trouvaille, une pierre «pas belle du tout», trône entre ses deux plus beaux coups, un quartz squelette d’une vingtaine de centimètres et une fluorite verte octaédrique pour laquelle il a déjà reçu des offres à six chiffres. Parce que ses minéraux sont indissociables des histoires qu’elles racontent, il ne parvient ni à jeter la première, ni à vendre les deux autres. Il rit: «En cas de coup dur, c’est mon troisième pilier. On m’a toujours dit qu’il fallait investir dans la pierre.»


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