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L’homoparentalité affiche ses arcs-en-ciel

30 000 enfants en Suisse vivraient aujourd’hui dans une «famille arc-en-ciel», dont au moins l’un des parents est homo-, bi- ou transsexuel. De plus en plus, les politiques publiques prennent en compte cet état de fait. Alors que le droit, lui, se fait prier

«Dès le premier jour, ma fille est arrivée à l’école en disant qu’elle avait deux mamans.» La femme qui raconte cette histoire a deux filles, nées au sein du couple qu’elle forme avec sa compagne, avec l’apport d’un donneur de sperme anonyme, dont «les enfants demandent en ce moment comment l’appeler: papa graine? géniteur? monsieur qui a donné la graine?». La petite fille est l’une des quelque 30 000 enfants qui, paraît-il, vivent en Suisse dans une famille «arc-en-ciel», c’est-à-dire comptant au moins un parent homo-, bi- ou transsexuel.

La gamine arrive donc à l’école et fait, pour ainsi dire, le coming out de sa famille. Résultat? «Elle est rentrée à la maison en disant: les autres enfants ne me croient pas.» Que faire? «La maîtresse lui a dit: si tes camarades ne te croient pas, dis-leur de venir vers moi, je confirmerai.» Initiative louable. Mais l’incroyance demeure. «En fait, une fois qu’on a dit à des enfants qu’un de leurs copains ou copines a deux mamans, on a tout dit et on n’a rien dit. On a posé le truc et… tchao Berthe!»

L’anecdote, livrée mardi au cours d’une soirée où l’association faîtière Familles arc-en-ciel, le groupe Homoparents de l’association 360 et la Ville de Genève présentaient la brochure d’information «Familles arc-en-ciel», illustre la complexité des ­situations qui se déploient aujour­d’hui autour de l’éventail élargi des modèles familiaux. «D’un côté, en tant que mamans de deux enfants, nous avons l’impression d’être comme tout le monde: il y a énormément d’institutions qui nous accueillent avec plein d’ouverture et de bonne volonté. D’un autre côté, sur le plan juridique, nous sommes des sous-humains.»

De plus en plus, les collectivités publiques s’efforcent d’être inclusives. «La Ville de Genève s’engage depuis plusieurs années contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre. Elle ne fait aucune distinction de traitement entre les différentes formes de famille. L’accueil des familles homoparentales dans les institutions de la petite enfance, par exemple, est tout à fait non discriminatoire», rappelle Esther Alder, magistrate chargée du Département de la cohésion sociale et de la solidarité, venue apporter, avec sa collègue Sandrine Salerno, le soutien de l’exécutif municipal.

Genève n’est pas seule. En déménageant il y a quelque temps dans la campagne vaudoise, notre «maman arc-en-ciel» a eu la (bonne) surprise de remplir des formulaires pour scolariser ses filles dans lesquels les termes «mère» et «père» étaient remplacés par «parent 1» et «parent 2». A Zurich, «les services sociaux de la ville ont lancé dernièrement un appel pour chercher des familles d’accueil, incluant volontairement des couples de même sexe dans leur communication», signale Chatty Ecoffey, coprésidente des associations 360 et Familles arc-en-ciel.

La société bouge, un bout à la fois. «Dans la gamme des diversités d’aujourd’hui, l’homoparentalité reste probablement la plus difficile à aborder pour les autres familles, parce qu’elle touche à quelque chose de fondamental pour les individus, qui renvoie à des peurs profondes», note Sandra Capeder, cheffe du service de la petite enfance de la Ville de Genève. A l’image de cet homme qui téléphone pour savoir «si c’était vrai qu’on avait donné l’autorisation pour que les garçons mettent des robes lorsqu’ils jouent avec les malles de déguisements». Inquiétude, car aux yeux de ce père «ce genre de choses-là s’attrape: je ne veux pas que vous laissiez mon fils mettre des robes, parce qu’il pourrait devenir une tapette».

Il y a tout cela – et il y a la science. Elle permet de balayer non seulement l’idée, apparemment répandue, selon laquelle les enfants d’homosexuels auraient davantage de chances d’être gays, mais également d’autres hantises. «Je vous rassure, les enfants vont bien. On a une quarantaine d’années de recherches derrière nous, qui prouvent que les enfants des familles arc-en-ciel se développent de manière similaire à ceux qui ont été élevés par des parents hétérosexuels. Ce qui compte dans le développement de l’enfant, c’est la qualité de la relation et le climat familial, pas le sexe ou l’orientation sexuelle, ni même le nombre de ses parents», avance Chatty Ecoffey.

Comment, au juste, une famille arc-en-ciel se forme-t-elle? Typologie. «Les enfants peuvent être nés d’unions hétérosexuelles antérieures. Cela a longtemps représenté la majorité des cas. La situation a changé depuis une dizaine d’années», explique la coprésidente des Familles arc-en-ciel. Quoi d’autre? «Des lesbiennes peuvent avoir recours à l’insémination artificielle à l’étranger. En Suisse, la loi sur le partenariat enregistré [le «pacs», ndlr] interdit la procréation médicalement assistée pour les personnes partenariées, et le don de sperme est réservé aux couples mariés.»

D’autres familles «peuvent être issues d’un donneur faisant partie de l’entourage: un ami qui aide à la conception du projet, qui n’a pas le rôle et les devoirs d’un père, mais qui peut néanmoins avoir une forme de lien avec l’enfant». Vient ensuite la coparentalité: «C’est le cas lorsqu’un couple de femmes et un couple d’hommes, ou un homme et une femme qui ne forment pas un couple, décident d’avoir un enfant ensemble. Le projet peut concerner deux à quatre personnes – les parents biologiques et leurs partenaires.» L’adoption n’est pas permise en Suisse dans le cadre du partenariat enregistré. «Ce qui n’empêche pas que des familles aient pu adopter à l’étranger, avec une filiation de l’enfant envers les deux femmes ou les deux hommes concernés: dans ce cas, la Suisse reconnaît la double filiation et la double autorité parentale.»

Ces arcs-en-ciel répondent à un «modèle social de la famille, basé sur l’engagement et sur le lien», plutôt que sur une attache biologique qui ne concerne, au plus, qu’un des deux parents. Aujourd’hui, ces familles se trouvent sur un strapontin légal. «Ma compagne est la mère biologique de nos enfants. Sur les papiers d’identité, je suis quant à moi partenariée sans enfants», signale la mère arc-en-ciel. Psychologiquement dur, juridiquement problématique. «Notamment pour l’enfant, qui n’a aucune sécurité de pouvoir vivre avec son parent que j’appellerais «non statutaire» en cas de décès du parent biologique. Pas de droit de garde ou de pension alimentaire en cas de séparation, non plus. Car on est comme tout le monde, on se sépare aussi, et ça ne se passe pas forcément bien», relève Chatty Ecoffey.

Deux mamans, deux papas, quatre coparents, ou un seul, des petites graines… Une infinité de possibilités, qui demandent aujourd’hui à être acceptées en droit comme dans les faits. Qui revendiquent également une visibilité: «C’est une fois qu’on est nommé qu’on existe», résume la maman arc-en-ciel. Pour en arriver à cela, il faut sans doute en passer par des espaces où les peurs sont mises à plat. «On a tous des préjugés: en avoir, ce n’est pas sale, c’est normal. Mais on doit travailler là-dessus.»

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