«L'école n'aborde pas de front le problème de l'homosexualité, c'est un fait. Ça ne veut pas dire qu'on n'en parle pas. Les non-dits et les attitudes ont aussi un rôle.» C'est Nicolas Renevey, recteur du Collège Saint-Michel à Fribourg, qui parle ainsi sur les ondes de la RSR, en préalable à la Gay Pride qui défilera aujourd'hui dans sa ville. Des commentaires qui intéresseront les gays et lesbiennes suisses, dont le nouveau combat, initié hier soir, est précisément la visibilité de l'homosexualité à l'école.

L'homosexualité n'existe pour ainsi dire pas dans les écoles suisses. Ni dans les manuels scolaires, ni dans le discours, ni même parmi les professionnels qui l'animent: selon Pink Cross, l'Association des gays suisses, 95% des enseignants homosexuels cacheraient leur vrai visage. Un non-dit qu'explique une secrète suspicion: celle d'une «contagion» des élèves. «Beaucoup de gens disent accepter les homosexuels, mais c'est en fait à condition qu'ils restent une minorité discrète et que le sujet soit caché aux enfants, relève Stephen Riethauser, membre du comité de Pink Cross qui se consacre au chapitre enseignement. Et là, nous ne sommes pas d'accord.»

Car ce secret aurait de lourdes conséquences. «Si le sujet n'est pas abordé, les enfants grandissent en conservant les préjugés de la société. Pour eux, les homos sont des êtres inférieurs», accuse Stephen Riethauser. Devenus adultes, les «normaux» briment trop souvent les «anormaux». Et ceux qui se découvrent homosexuels vivent le martyre (lire témoignage). Aux Etats-Unis, 28% des adolescents homosexuels abandonnent l'école, soit deux fois plus que la moyenne nationale. En Suisse, une enquête menée par le professeur Cochant du CHUV de Lausanne a démontré l'an dernier qu'un jeune gay sur quatre a envisagé de se suicider. Du côté des enseignants, il ne saurait non plus être question de se démasquer. Par peur du regard des élèves, du jugement des collègues et du verdict de la hiérarchie, car l'homosexualité continue d'être associée à la pédophilie. Quant à simplement aborder le sujet: «Les enseignants ne sont pas éduqués pour en parler ou répondre aux questions», estime Eliane Blanc, de l'Organisation suisse des lesbiennes.

Pink Cross fait donc de l'enseignement un nouvel enjeu. Ses objectifs: que les autorités intègrent aux programmes scolaires les thèmes de l'homosexualité et de l'homophobie. Qu'elles combattent la discrimination. Qu'elles représentent l'amour entre personnes du même sexe dans les manuels scolaires. Enfin, que ce thème ne soit plus associé uniquement au sexe mais à l'amour. Le débat s'est ouvert hier, dans le cadre de la Gay Pride, par un Forum intitulé: «Trop jeunes pour leur parler d'homosexualité?» qui suivit la diffusion du documentaire américain «It's elementary», traitant de cette question. L'association cherche désormais des collaborateurs pour l'assister dans ce projet et compte diffuser dans les bibliothèques scolaires un recueil de témoignages de jeunes homosexuels.

Un combat ardu. Certes, les éducateurs de la santé du canton de Genève et les infirmières scolaires ont apprécié, en octobre dernier, «It's elementary». L'Association romande et tessinoise des animateurs et animatrices en éducation sexuelle (Artanes) et le Groupe d'information sexuelle (GIS) attendent sa projection. Mais des dizaines de lettres ont été nécessaires pour rassembler hier soir au débat une poignée d'enseignants. La Conférence intercantonale des instructions publiques a abordé le sujet en séance plénière et a conclu qu'il était préférable de n'envoyer personne. Stephen Riethauser devait s'y attendre. Sa précédente enquête dans les écoles romandes (Magazine 360° d'octobre 1998) lui a valu un sévère fiasco. Les directeurs de cycles lui ont répondu que le thème de l'homosexualité «n'est pas la mission de l'école mais celle de la famille», qu'«il n'y a aucun homosexuel dans nos murs» ou qu'ils «n'en en engageraient certainement pas».

C'est pourtant en Suisse que plus de 68% des citoyens disent accepter le principe d'un partenariat entre individus du même sexe, que la présidente de la Confédération soutient leur manifestation par un discours et que les partis politiques ne s'affrontent pas (encore?) sur ce thème. C'est ici aussi que l'article 8 de la nouvelle Constitution stipule que nul ne doit subir de discrimination du fait de son mode de vie, et que le Département fédéral de justice et police vient de publier un rapport exhaustif sur la situation juridique des couples de même sexe, accompagné de cinq propositions. L'inconscient collectif serait plus fort que la politique? «C'est clair que l'homophobie est toujours là, estime Stephen Riethauser. Mais le rôle des homosexuels est fondamental. En continuant de se masquer, 70% d'entre eux perpétuent les tabous.» Et ce jeune professeur, qui a tout dit à ses élèves, de conclure: «Ça me bouleverse que des adultes établis continuent de se cacher pendant que des adolescents isolés se croient anormaux, pètent les plombs ou se suicident.»