Quel est l'âge des rhinocéros dessinés sur les parois de la grotte Chauvet en Ardèche? 31 000 ans, comme le mentionne la page Internet officielle du site archéologique, ou alors 33 000, 36 000, voire 38 000 ans, comme le prétendent différentes contributions dans la littérature scientifique? Deux articles indépendants, l'un paru dans la revue Science du 9 janvier et l'autre à paraître dans une prochaine édition de la revue Quaternary Research, semblent être en mesure de mettre tout le monde d'accord. Les auteurs ne se sont pas intéressés à l'art rupestre, mais à l'isotope radioactif qui permet de les dater: le carbone 14 (14C). Grâce à l'analyse de carottes de forage prélevées dans des sédiments marins, au large du Venezuela et du Portugal, les scientifiques ont réussi à calibrer cette technique avec une justesse inédite sur une période s'étendant jusqu'à 50 000 ans avant le présent (BP) – le «présent» ayant été fixé à 1950 par une convention internationale.

Mise au point à la fin des années 1940 par Willard Libby de l'Université de Chicago, la datation au 14C a longtemps souffert d'un biais important. Cette technique mesure dans un échantillon la proportion de 14C par rapport au carbone commun, c'est-à-dire le 12C. Ce rapport correspond à celui de l'atmosphère au moment où le coquillage, le morceau de bois ou quelque autre objet organique est formé. Ensuite, au cours des siècles et des millénaires qui suivent la mort de la créature, le 14C se désintègre selon une loi bien connue de la radioactivité alors que le 12C se maintient à son niveau de départ. On peut ainsi déduire, d'après la proportion que l'on mesure, le temps qui s'est écoulé depuis le décès de l'organisme.

Le problème, c'est qu'il faut connaître, a priori, la teneur en 14C de l'atmosphère au moment de la formation de l'objet étudié. Et les scientifiques se sont vite rendu compte qu'elle n'a pas toujours été la même au cours des millénaires. Au contraire. L'étude des cernes des arbres, la dendrochronologie, a montré que, pour des objets datant de 9000 ans, le 14C sous-estime leur âge de pas moins de 1000 ans. Tout l'enjeu consiste alors de trouver des archives géologiques permettant d'obtenir une courbe de calibration qui corrige systématiquement les dates fournies par le radiocarbone jusqu'à la limite théorique des 50 000 ans – au-delà de ce seuil, il ne reste plus assez de 14C pour obtenir une mesure fiable.

La dendrochronologie couvre les premiers 9000 ans BP (permettant notamment au passage d'attester sans aucun doute possible l'origine moyenâgeuse du saint suaire de Turin, une des grandes controverses liées au 14C). Avant cette date, les troncs fossiles se font rares, le climat plutôt froid de l'époque ayant recouvert les continents tempérés de calottes glaciaires, de steppes et de toundras.

Il faut attendre 1990 pour que les scientifiques poussent plus loin la précision de la datation au radiocarbone. Des chercheurs français et américains parviennent alors à dater des coraux jusqu'à 30 000 ans grâce à la désintégration des isotopes de thorium et d'uranium fixés dans ces organismes tropicaux. La communauté scientifique a du mal à être convaincue, mais une avalanche d'études est, depuis, venue confirmer ces nouvelles données. On se met d'accord pour une période de 26 000 ans.

En septembre dernier, lors d'un congrès international qui s'est tenu à Wellington en Nouvelle-Zélande, les scientifiques ont adopté la dernière version de la courbe de calibrage, IntCal04. Seulement, elle s'arrête toujours à la même date. En effet, entre 26 000 et 50 000 ans BP, il n'existait à ce moment que deux séries de mesures considérées comme de «bonne qualité». L'une a été réalisée sur des formations karstiques, telles que des stalactites et des stalagmites, aux Bahamas. L'autre concerne des sédiments exceptionnellement réguliers dans un lac japonais. Cependant, les résultats divergent considérablement. A titre d'exemple, l'âge des rhinocéros de la grotte Chauvet passe de 38 000 à 33 000 ans suivant la calibration choisie. Difficile de trouver un consensus dans ces conditions.

La situation a désormais changé grâce aux nouvelles données apportées par les équipes américaines. Réalisées respectivement au Venezuela et au Portugal, ces deux séries de mesures sont indépendantes et coïncident l'une avec l'autre. Dans chaque cas, les carottes prélevées dans les sédiments marins présentent des couches suffisamment régulières pour reconnaître la succession annuelle des dépôts. Les chercheurs ont analysé la teneur en 14C des coquillages contenus dans cet empilement. Les couches les plus récentes ont pu être corrélées avec celles d'une carotte glaciaire prélevée dans les glaces du Groenland, permettant de fixer un début à la chronologie. «Nos résultats permettent enfin d'affirmer avec assurance que les beaux dessins de la grotte Chauvet ont été tracés il y a 36 000 ans», note Edouard Bard, du Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement et responsable de l'équipe française.

Si les scientifiques d'aujourd'hui détiennent enfin un bon outil de datation, il est d'ores et déjà certain qu'il ne servira pas indéfiniment. En effet, il ne sera d'aucune utilité pour les archéologues du demain intéressés par les trésors de la civilisation actuelle. Les explosions thermonucléaires réalisées dans l'atmosphère à partir des années 1960 ont créé des excès considérables de 14C. Et Edouard Bard de conclure: «Si l'on voulait dater aujourd'hui des ossements récents, on découvrirait qu'ils proviennent du futur.»