Le Baron, qui a hébergé Agatha Christie à Alep

«Le Temps» évoque cette semaine des hôtels improbables devenus inaccessibles

Celui-ci, en Syrie, était le passage obligé des voyageurs de l’Orient-Express

Au terminus de l’Orient-Express, Alep avait son hôtel, halte obligée pour tout ce que l’Europe de la première moitié du XXe siècle a compté d’aventuriers, d’explorateurs et de voyageurs au long cours. Après sa période glorieuse lorsqu’il accueillait tour à tour Lawrence d’Arabie et le roi de Suède, hébergeait Agatha Christie ou le précurseur de l’aviation, Charles Lindbergh, l’Hôtel Baron a continué sans faste sur sa réputation et le charme désuet de son mobilier et de ses agencements, presque inchangés, plus qu’en raison de ses prestations. Le fumoir et le bar restent désormais obstinément déserts. Et le propriétaire, Armen Mazloumian, Arménien fatigué et pince-sans-rire, petit-fils du fondateur, y erre comme un fantôme.

Une affiche au salon témoigne de l’importance du Baron dans les années 30: «L’unique hôtel 1re classe à Alep. Chauffage central partout. Confort parfait. Situation unique. Le seul recommandé par les agences de voyages.» Les registres de l’hôtel, soigneusement conservés par Armen Mazloumian, ont consigné tous les séjours: Agatha Christie partageait avec son mari, l’archéologue Max Mallowan, la chambre 203. Un peu plus tôt, Lawrence d’Arabie, affairé à des fouilles sur le site du Krak des chevaliers, jetait son dévolu sur la 202. Sur la note, on découvre que Lawrence ne buvait que de l’eau, «un homme bien», relève Armen Mazloumian, narquois, en sirotant sa vodka. Il y eut d’autres hôtes, dont certains ont forgé le Moyen-Orient: Mustafa Kemal Atatürk ou Fayçal Ier, roi de Syrie puis d’Irak.

Continuellement en butte aux tracasseries des autorités locales, Armen Mazloumian n’avait de cesse de critiquer les chicanes d’une administration corrompue et d’évoquer les temps bénis où les voyageurs montraient une classe irréprochable. Où est passée l’élégance des premiers touristes anglais? Que doivent les nouveaux globe-trotters à leurs illustres prédécesseurs? Autant de questions qu’il ressassait jour après jour à l’heure du déjeuner pris invariablement avec sa mère, une citoyenne anglaise, dans le grand salon, à l’écart des autres convives.

Plus encore que la vulgarité de ses clients, il craignait que le gouvernement ou un entrepreneur pistonné – mais c’est presque la même chose – ne tente de s’emparer frauduleusement de son illustre bâtisse. Au centre d’Alep, non loin des quartiers des souks, elle était de plus en plus entourée par des palaces modernes au luxe kitsch, conformes aux attentes des touristes du Golfe. Il s’irritait de voir les musulmans reprendre les demeures que les Arméniens ont peu à peu abandonnées pour filer vers l’Europe ou le Liban. C’était avant que la révolution n’éclate en 2011, mais Armen Mazloumian n’avait qu’une certitude: le futur serait noir.

«Baron ceci, baron cela», ainsi s’interpellaient les chevaliers des premières Croisades. Les Arméniens accueillirent contre leur gré et sans les comprendre les Croisés. Des combattants brutaux mais déférents pour leurs pairs. Depuis ce temps, explique Armen Mazloumian, «Baron signifie Monsieur en arménien, avec une nuance obséquieuse. Le mot ne s’utilise presque plus que pour interpeller un dignitaire religieux, c’est très formel.» En clin d’œil à l’hôtel Monsieur de Paris, le grand-père d’Armen opta pour une traduction arménienne lorsqu’il inaugura son auberge en 1911. L’Hôtel Baron état né.

En 2011, Armen Mazloumian ne pensait plus qu’à vendre. En 2012, il n’était plus question de vendre mais d’attendre des jours meilleurs. En 2013, Alep tombe en ruine, l’hôtel pas encore, mais il n’est pas question de fuir, car il faut protéger la bâtisse. Les obus tombent autour, mais le Baron en réchappe.

Sans clients, seul le propriétaire hante encore les lieux, désespéré. Sa mère a pu fuir hors du pays, s’est installée en Angleterre. Lui s’obstine, jusqu’en 2014, quand les bombes trouent la toiture, endommagent les étages. Il met alors la clé sous la porte, sans espoir de rouvrir de nouveau. Mais pour lui, cela faisait longtemps qu’Alep n’était plus Alep.

Il met alors la clé sous la porte. Mais pour lui, cela faisait longtemps qu’Alep n’était plus Alep