«Vous êtes où? Je vous entends mais je ne vois que des chaussettes.» Diffusée en direct sur Instagram, la vidéo déclenche un flot de commentaires interloqués ou amusés. L’humoriste Blaise Bersinger et la comédienne Donatienne Amann dévoilent chaque jour le résultat d’un jeu à gratter depuis leur cuisine, tout en relevant un défi proposé par leurs abonnés. Ce soir-là, ils ont accepté de se mettre dans la peau de marionnettistes pour amuser la galerie. Un œil en plastique qui se décolle de la chaussette, une musique de suspense trouvée sur YouTube: le format mêle absurde et improvisation. Et, une nouvelle fois, zéro franc de gain.

La légèreté est bienvenue en pleine crise sanitaire. «L’humour ne pouvait qu’exploser sur les réseaux sociaux, observe Blaise Bersinger. Cette émotion agit comme un mécanisme de défense. On plaisante pour évacuer l’anxiété.» Alors que les salles de spectacle sont désertes, les contenus comiques fleurissent sur le web. Et le public confiné en redemande. «Le coronavirus touche tout le monde et les gens ont besoin d’en rire. La porte était grande ouverte pour les humoristes. Chacun peut aborder un angle différent de la crise en évoquant le personnel médical, les politiques ou la maladie elle-même», note Sébastien Corthésy, cofondateur de Jokers Comedy, qui fédère les jeunes talents romands. Un lot de blagues également proposé à la télévision. Samedi, le collectif a participé à l’émission de la RTS Bon pour la santé – les artistes avec vous!, clin d’œil à la fameuse allocution de Johann Schneider-Ammann.

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Bulles de légèreté

Sur son compte Instagram, Thomas Wiesel suit avec attention les conférences de presse du Conseil fédéral sur le Covid-19. Le Vaudois commente des extraits pour mettre à distance les mesures annoncées avec gravité. «En tant qu’humoriste, l’incarnation même du superflu, tout en haut de la pyramide de Maslow des besoins, on essaie d’alléger la tension, de donner de petites bulles de légèreté aux gens», écrit-il dans sa chronique «Huis clos» publiée dans L’illustré.

Une soupape de décompression disponible directement sur son téléphone, appareil qui prend une place centrale dans un quotidien au ralenti. Des images parodiques ou animées, nées sur le web pour tourner en dérision une pandémie qui nous dépasse, rythment les conversations amicales ou familiales sur WhatsApp. Une manière de prendre des nouvelles de ses proches sans la charge anxieuse du moment. Au risque d’aggraver une addiction contemporaine? Sociologue et auteur de Déconnectez-vous!, Rémy Oudghiri met son appel au sevrage numérique entre parenthèses. «Le maintenir serait presque criminel, s’amuse-t-il. La connexion permet aujourd’hui de préserver le lien humain. On redécouvre les vertus collectives et conviviales des technologies.»

Les humoristes bénéficient d’une certaine légitimité. On ne peut pas les soupçonner d’être des moralistes ou d’avoir des intérêts cachés.

Rémy Oudghiri

Le directeur général adjoint de Sociovision, institut français spécialisé dans la prospective, souligne la portée universelle du langage humoristique. Les amuseurs deviennent de puissants relais dans la lutte contre la propagation du virus. «Dans beaucoup de pays, l’action des autorités officielles suscite la défiance. Les humoristes bénéficient d’une certaine légitimité. On ne peut pas les soupçonner d’être des moralistes ou d’avoir des intérêts cachés. Il existe également un attachement affectif pour ces artistes qui contrastent avec l’image parfois froide et distante des politiques ou des savants.»

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Motiver les troupes

Sollicitée par les autorités sanitaires, la bande d’humoristes romands a rappelé dans une vidéo les règles pour se protéger du virus. Yann Marguet, qui s’engage «quand il le sent vraiment», n’a pas hésité à participer à l’opération: «Le problème est sur toutes les lèvres, je me sens proche du sujet. J’essaie de mettre mes compétences à profit pour motiver les troupes.» Sur ses réseaux, il partage les applaudissements nocturnes en hommage au personnel hospitalier et réfléchit à une manière de les soutenir. «J’aimerais mener ce combat, demander aux grandes entreprises de s’engager», complète-t-il.

L’humour devient l’expression d’une solidarité. Valérie Paccaud, qui incarnait une caissière dans une chronique pour Couleur 3, souhaitait rendre hommage à cette profession aujourd’hui en première ligne. «J’ai appelé Vincent Kucholl pour lui proposer un sketch. On a réalisé le tournage dans un magasin aux heures de fermeture, raconte la comédienne. Beaucoup de femmes exercent ce métier. Elles ont peur de travailler, doivent s’occuper de leurs enfants. Ce n’est pas simple de jongler avec tout ça, elles sont fatiguées.» En cette période troublée, les idées fusent. «Il y a une émulation, c’est presque inouï. Avec l’équipe de Couleur 3, on produit des capsules humoristiques avec les moyens du bord.»

«Internet heureux»

Ces plaisanteries élaborées avec des bouts de ficelle répondent aux codes du web. On détourne une séquence de film, on parodie un discours politique, on danse devant l’écran de son smartphone pour attirer l’attention des internautes. «La crise sanitaire renforce un mouvement préexistant, constate Rémy Oudghiri. On baigne dans une culture humoristique avec des artistes d’un jour ou en herbe qui partagent des contenus sur des plateformes comme TikTok.» Dans ce contexte particulier, un sentiment fait un retour en force: la bienveillance. Des remerciements et cœurs scintillants s’affichent en nombre dans les commentaires dans la droite lignée du phénomène de l’«internet heureux», comme pour oublier momentanément le drame qui se joue dans les hôpitaux.

Une chaleur humaine qui donne également du baume au cœur aux humoristes privés de spectacle. Une nouvelle relation avec le public s’installe en attendant des jours meilleurs. «La diffusion en direct sur Instagram n’est pas aussi intense mais il y a un côté enivrant, confie Blaise Bersinger. C’est une dose d’adrénaline qui panse la petite plaie du manque de scène.»