Contre-

 terroriste

Ancien des Renseignementset de la police judiciaire fédérale, Jean-Paul Rouillerest un spécialiste ­­d’Al-Qaida et du djihadisme. Il dirige aujourd’hui le GCTAT, centre d’analyse du terrorisme. Portrait d’un esprit rebelle, qui ne vitque pour sa passion

Il l’admet: c’est une forme d’addiction. «Ce métier, on le fait par passion ou on ne le fait pas», résume Jean-Paul Rouiller. Ancien des Renseignements et de la Police judiciaire fédérale (PJF), ce ­Valaisan de 46 ans, fine moustache et barbe poivre et sel, dirige aujourd’hui le Geneva Center for Training and Analysis of Terrorism (GCTAT), un organisme indépendant dont les bureaux sont quelque part… à Monthey.

Dans son local, des tonnes de classeurs, plusieurs ordinateurs, des schémas complexes affichés sur les murs et un canapé recouvert d’un drapeau noir islamiste du Mujao, le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest. Ramené par un «ami» du Mali. Mokhtar Belmokhtar, Yahya Abou al-Hammam, Abdulhamid Abou Zaid: Jean-Paul Rouiller est capable de réciter, avec son phrasé saccadé, la fiche signalétique de centaines de responsables de tribus liées de près ou de loin à Al-Qaida. A en perdre la tête.

Il rassemble, décrypte, compare, compulse, analyse, mobilise ses «sources» aux quatre coins du monde, «bouffe» des kilos de papier par jour, selon ses propres termes, scanne, avec deux collaborateurs, «entre 600 et 800 sites quotidiennement». Et fabrique, grâce un programme informa­tique élaboré – «Il m’a coûté 15 000 francs» –, des schémas criblés de flèches, avec les photos des terroristes présumés ou assumés, les connexions entre les uns et les autres. Et leurs noms de guerre. «J’ai une très bonne mémoire des noms, ça aide», glisse-t-il en préparant un thé vert. «Si vous me parlez de quelqu’un, je visualise tout de suite dans quel classeur je le mentionne.» 

Jean-Paul Rouiller est un peu arrivé au contre-terrorisme islamiste par hasard. Etudes en relations internationales en poche, il visait d’abord la diplomatie. Puis a été happé par Jacques Pitteloud, aujourd’hui ambassadeur de Suisse au Kenya, lorsqu’il était au Service de renseignement stratégique (SRS). Il travaille au SRS – intégré aujourd’hui au Service de renseignement de la Confédération – de 1995 à 2000, comme analyste. Ses premiers dossiers sont liés à la vague d’attentats, attribués au Groupe islamique armé, qui ont touché la France en 1995. Il croche, se passionne. S’intéresse rapidement à un certain Oussama ben Laden, à une époque où pas grand monde ne voyait l’intérêt de le surveiller. En 2000, il suit Jacques Pitteloud qui, nommé coordinateur des Renseignements, dirige le «Bureau d’appréciation de la situation et de détection précoce». Il devient responsable des questions de sécurité extérieure. Et c’est en 2003 qu’il entre à la PJF, pour y créer le premier Commissariat de lutte contre le terrorisme. Il l’a quitté en 2010, dans un climat de tensions. «Je n’étais plus à ma place», dit-il, sobrement. Il ne s’épanchera pas sur les circonstances précises de son départ.

La lutte antiterroriste a toujours été un sujet de frictions, parfois féroces, entre les services concernés – à l’époque entre le SRS rattaché à la Défense et le Service d’analyse et de prévention, qui dépendait du Département de justice et police –, où visions straté­giques et ego s’entrechoquent. Les Américains y ont ajouté leur grain de sel, en jugeant la contribution suisse dans la lutte contre Al-Qaida très insuffisante. C’est un câble de WikiLeaks, révélé par Le Temps , qui l’a démontré. Henry Crumpton, alors coordinateur du Département d’Etat contre le terrorisme, avait tenu des propos critiques contre les Suisses en marge d’un exercice à Montreux en 2006. Jean-Paul Rouiller préfère ne pas commenter. Mais son sourire en coin en dit long.

Il est du genre à ne jamais lâcher l’os qu’il tient entre ses dents. Coriace, il compte des détracteurs au sein de la Berne fédérale et le sait bien. Mais il lance tout de go: «Attention: mon centre n’est pas là pour concurrencer les Services. Celui qui prétendrait en savoir plus qu’eux ne serait qu’un crétin orgueilleux. Je ne critique pas ce qui se fait dans la lutte contre le terrorisme sur le plan académique. Mais pour moi, il est important d’y allier aussi l’opérationnel. Pas question que je marche sur leurs plates-bandes. Je reste loyal.»

L’homme adepte de bons whiskys parle couramment l’anglais et a quelques notions d’arabe. Il est déterminé, un brin nerveux. On le devine sanguin. Il se dit lui-même «grande gueule» et «parfois parfaitement imbuvable». Mais derrière ses lunettes aux branches épaisses qui lui donnent un air très sûr de lui, on croit discerner quelques failles. Des épisodes qui l’ont marqué, sans doute.

On l’aura compris, son truc à lui, c’est décortiquer, chercher des liens entre les individus, trouver des pièces manquantes de puzzle. A force de mouliner, de tisser des flèches fictives dans sa tête, il dort très peu. Il est capable de s’enthousiasmer, en scrutant les vidéos d’otages, quand il repère le détail, comme la manière de tenir une arme, qui trahit l’appartenance exacte des kidnappeurs.

«Il a tout sacrifié pour sa passion. C’est aussi une personne qui lâche tout pour vous aider», glisse un ex des Renseignements. «Méticuleux, très respecté à l’étranger, mais peut-être incompatible avec la rigueur administrative de la Berne fédérale.» Ancien conseiller d’Etat neuchâtelois, Claude Nicati l’a connu quand il travaillait pour Jacques Pitteloud, puis à la tête du commissariat antiterrorisme à la PJF. «J’étais à l’époque procureur général suppléant de la Confédération. J’ai ouvert les premières enquêtes contre le terrorisme après le 11 septembre 2001, dont celle sur Youssef Nada [homme d’affaires italo-égyptien accusé de financement du terrorisme via sa société Al-Taqwa, basée à Lugano], classée depuis. C’est dans ce cadre que j’ai travaillé avec Jean-Paul.»

Claude Nicati reconnaît à cet «esprit rebelle et indépendant» une «immense connaissance du milieu islamiste et terroriste». «Il est capable d’analyser pourquoi telle personne se trouve à tel endroit à tel moment, en se lançant dans de grandes théories. Mais moi, il me fallait des preuves pour pouvoir aller devant un tribunal. Je lui disais qu’il fallait qu’il puisse dé-mon-trer ce qu’il supputait. C’est là où on s’est parfois achoppés». «C’est un peu un agité, qui ne vit que pour ça», lance une autre personne qui l’a côtoyé.

Père de famille divorcé, Jean-Paul Rouiller vit dans un petit ­studio. Son centre, c’est sa vie, son gagne-pain. «Je donne des conférences, j’organise des formations. J’ai des mandats de privés et de secteurs publics. Je fais de la veille avancée.» Jamais, assure-t-il, il n’accepterait un job d’une personne qui chercherait «à se faire la tête de quelqu’un». Il déteste qu’on le prenne pour un agent secret. «Je ne fais pas de l’espionnage. Je vais sur le terrain, certes, mais je ne joue ni au gros bras, ni au mercenaire», dit-il. «Je me souviens d’un retour en avion à Belp, à ses côtés, alors que la météo était très agitée», se rappelle, en riant, Claude Nicati. «On peut dire qu’il était, lui, l’expert en terrorisme, plutôt pâle comme un linge!»

Incollable sur les tribus qui sévissent dans les zones pakistano-afghanes, Jean-Paul Rouiller prépare trois livres. L’un portera sur Moezeddin Garsallaoui, ex-réfugié tunisien en Suisse, tué en octobre 2012 par un tir de drone à la frontière pakistano-afghane. Le Valaisan faisait partie de ceux qui l’ont arrêté, avec sa femme Malika el-Aroud, en 2005, dans leur maison de Guin (FR), d’où ils diffusaient de la propagande islamique. Jean-Paul Rouiller a eu des contacts avec lui, depuis qu’il dirige le GCTAT. Par mail, sans donner son identité. Avec ses collaborateurs, il a déjà recouru à une quinzaine de pseudos. Surtout pour intervenir sur des forums djihadistes.

«J’ai toujours dit à Garsallaoui que j’étais un ex des Renseignements et que je n’avais plus rien à faire avec eux. J’ai été franc, cash sur ce que je faisais. Je lui ai dit que je n’étais pas «avec lui», que je voulais notamment en savoir plus sur Mohamed Merah [auteur des attentats de Toulouse de mars 2012], dont il s’est révélé être le mentor. J’ai donné une autre identité pour qu’il ne fasse pas le lien avec son arrestation.» Il compte aussi rédiger un ouvrage sur les coordinateurs d’Al-Qaida depuis 2003. Et un roman s’inspirant du destin tragique d’un djihadiste parti de Suisse combattre en Irak.

Chaque soir, l’hyperactif Jean-Paul Rouiller fait un dernier geste avant de quitter son bureau: une sauvegarde de ses données informatiques, qu’il place ensuite dans un coffre. Par précaution.