exotisme

Comment la libido coloniale a érotisé le tourisme

Les destinations de vacances sont des lieux investis de désir. Comment la sexualisation de ces sites a-t-elle pris forme? 

«Lorsque les premiers explorateurs sont arrivés dans le Pacifique Sud, notamment Cook et Bougainville à ­Tahiti, des jeunes filles se sont offertes à eux», raconte Jean-François Staszak. De cet accueil sexuel sur l’île polynésienne, l’imaginaire occidental ressortira indélébilement marqué. «Dans l’interprétation des navigateurs, c’était l’amour libre, le paradis, la sexualité innocente d’une Eve d’avant la chute», commente le géographe, professeur à l’Université de Genève, coorganisateur, la semaine dernière, du colloque «La fabrique des lieux de désir: l’érotisation touristique», en collaboration avec l’Université Panthéon-Sorbonne et celle de Berkeley.

«Le mythe du manque d’inhibition sexuelle des sociétés polynésiennes a perduré», reprend le chercheur. Le fantasme était pourtant loin de la réalité. «C’était, en fait, un tragique malentendu. Les Polynésiens étaient terrifiés par l’arrivée de ces bateaux. Leur façon d’éviter la violence qu’ils redoutaient, c’était de sacrifier les filles des chefs en les offrant aux navigateurs. Mais l’histoire a été écrite par les explorateurs, pas par les filles en question. Jusqu’aux travaux récents des anthropologues, on n’a pas compris ce qui s’était réellement passé.»

Malentendu

La méprise tahitienne est emblématique d’un phénomène qui n’est pas qu’occidental. Exemple: le «pays des filles» des Mosuo, minorité vivant au bord du lac Lugu, sur les contreforts de l’Himalaya, dans un lieu devenu une destination courue du tourisme interne chinois. Au sein de ce peuple sans mariage et sans cohabitation de couple, l’amour est une succession d’unions libres: il prend la forme de «visites nocturnes» lors desquelles l’homme grimpe, en toute discrétion, jusqu’à l’«étage fleuri» de son amante. La coutume a des règles que le visiteur de passage ne perçoit pas. Habité par une imagerie qui réinterprète les mœurs traditionnelles comme une licence sexuelle, le touriste chinois est donc convaincu qu’il va «avoir une fille pour la soirée», relève l’anthropologue française Pascale-Marie Milan. Pur fantasme: en réalité, «il ne se passe jamais rien».

Pour éviter les malentendus, les faux-semblants et les rapports de prédation qui fondent souvent le lien entre érotisme et tourisme, on préférera les lieux où les touristes s’érotisent entre eux. C’était le cas des «villes d’eaux» pendant l’âge d’or du thermalisme, du milieu du XVIIIe siècle aux années 1920. Ou de la Goa des hippies. Ou «du Club Med des années 1970, qui était clairement un lieu d’aventure sexuelle: les Gentils Organisateurs étaient là en partie pour ça», note Jean-François Staszak. Ou encore, plus récemment, des quartiers gays de San Francisco et de Sydney. En dehors de ces érotisations «entre soi», la «fabrique des lieux de désir» fonctionne toujours sur un mode colonial.

Erotisation et colonisation

«L’érotisation est consubstantielle à la colonisation. A partir du moment où l’on conquiert, un enjeu est posé sur la sexualité de ceux qu’on a conquis. Dans les représentations coloniales, les hommes ont été parfois dévirilisés, parfois survirilisés, les femmes tantôt déféminisées, tantôt surféminisées. Le colon qui partait quelque part dans l’empire avait des attentes, transmises par les romans, la chanson, les films coloniaux, qui lui disaient qu’il allait pouvoir tirer son coup. Pensez à La petite Tonkinoise que chantait Joséphine Baker.» En effet: «L’soir on cause d’un tas d’choses / Avant de se mettre au pieu» et «Y a même l’Amour c’est curieux / Qu’arrose l’Empire du Milieu»…

Effets à long terme: «Presque toutes les colonies ont été érotisées. La promesse érotique a été à la fois une condition et une conséquence de la colonisation. Le différentiel de pouvoir et la hiérarchie raciale impliquaient que n’importe quelle femme, dans n’importe quelle colonie, était une prostituée en puissance. Cet imaginaire se retrouve dans celui des touristes, qui rejouent un peu la scène coloniale. On a du mal à s’en défaire.»

L’érotisation touristique peut-elle malgré tout devenir un facteur de développement? Géographe à l’Université de Genève, Jean-Baptiste Bing compare les cas de l’Indonésie et de Madagascar. Précision lexicale, pour commencer: «Le terme «développement» est un fourre-tout. Dans une approche néolibérale, il indique simplement la croissance. Si vous mettez du tourisme quelque part, vous attirez des capitaux et vous obtenez de la croissance. Je me réfère, quant à moi, à l’approche d’Amartya Sen, Prix Nobel d’économie en 1998, et à sa notion de «capabilités»: une activité économique est un facteur de développement si les populations locales contrôlent ce qui se fait, si cela augmente leurs possibilités d’accéder à des ressources et de s’ouvrir au reste du monde. Si cela les enferme dans la folklorisation ou dans un rapport de dépendance, il y aura peut-être de la croissance, mais pas du développement.»

Tourisme et genre

L’érotisation est-elle compatible avec les «capabilités»? «Dans la plupart des provinces indonésiennes, on présente aux touristes des danses traditionnelles. Les femmes portent un bustier, les hommes sont torse nu: les corps sont mis en valeur, il y a clairement une érotisation qui sert à vendre le lieu aux touristes. Mais ces mêmes danses se retrouvent dès qu’il y a une occasion festive entre Indonésiens, à l’intérieur d’un village. Elles expriment donc une culture qui reste vivante, qui continue à évoluer. Cette érotisation ne pose pas de problème, car elle s’insère dans le rythme de vie.»

Il en va autrement à Madagascar. «Le pays vit une crise économique permanente, le tourisme est parfois le seul secteur économique qui apporte quelque revenu. Le tourisme sexuel y est très visible et très développé, certains parlent de «bordélisation» de la société.» Ici aussi, une incompréhension culturelle alimente l’imaginaire: «Traditionnellement, ce qui est valorisé chez une femme en vue du mariage n’est pas qu’elle soit vierge, mais qu’elle soit fertile. Il y a donc des femmes qui se marient enceintes, ou en ayant un enfant. Cela a servi pour construire, à tort, une image de la femme malgache comme sexuellement très libérée.»

Au fait, l’objet de l’érotisation touristique est-il toujours une femme? «Le phénomène est très genré. Le paysage lui-même est souvent imaginé comme féminin: en décrivant ses formes et son relief, on choisira des mots qui permettent de le désigner comme un corps de femme», observe Jean-François Staszak. En dehors des destinations gays, l’objet de cette érotisation ne saurait-il donc être masculin? Il existe, bien sûr, tout un imaginaire, dûment étudié par les chercheurs, de l’aventure sexuelle entre la Suédoise et l’Espagnol, l’Américaine et l’Italien, l’Européenne et le Cubain, ou le Bédouin. «Il y a aussi quelques cas de tourisme sexuel féminin. On en a beaucoup parlé, mais statistiquement, c’est extrêmement marginal. Si on en fait si grand cas, c’est sans doute parce que pour les hommes, c’est une façon de déculpabiliser: les femmes, avance-t-on, le font aussi…»

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