Enlevez-leur le ballon, les crampons, les tatouages vociférants et les tacles assassins. Dépouillée des artefacts de la virilité, la gestuelle d’un footballeur confine à la grâce dansée. Il suffit parfois d’isoler une image de son contexte pour la voir avec des yeux neufs.

C’est l’expérience que propose indirectement le Musée national de Zurich à travers une exposition thématique qui questionne l’évolution de l’idéal masculin dans l’histoire de l’art occidental. A travers une sélection d’œuvres allant de l’Antiquité à nos jours, puisant à la fois dans le surréalisme, le pop art, la photographie, la littérature, le cinéma ou l’art des armures, L’homme épuisé déshabille la figure du héros tout-puissant. Enfin, en nous montrant les failles, les contre-exemples et les ambiguïtés des représentations de la virilité, elle nous invite à célébrer la porosité des genres.

Du football à l’hubris

Ainsi Zinédine Zidane, filmé par les 17 caméras de Philippe Parreno et de Douglas Gordon, n’apparaît plus seulement comme un athlète de haut niveau mais comme l’objet d’une fascination esthétique. Sur l’écran géant qui projette des extraits du film (Zidane: un portrait du XXIe siècle) à l’entrée de l’exposition, son aura de personnage tragique, consacrée dans nos esprits par le final spectaculaire de sa carrière – le coup de tête à Materazzi pour défendre son honneur blessé – est flagrante. Mais l’exercice d’admiration est très vite nuancé par la sculpture de Laocoon placée aux pieds du footballeur.

Le prêtre d’Apollon, longtemps considéré comme archétype du mâle antique, lutte ici, tous muscles saillants, contre la horde de serpents qui finiront par l’emporter pour le punir de s’être accouplé sur l’autel divin (ou, selon les versions, pour avoir prévenu les Troyens que le cheval était un piège).

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Stefan Zweifel, co-commissaire de l’exposition, voit dans cette scène une charnière symbolique: «C’est la première apparition d’un homme épuisé dans l’histoire culturelle, au Ve siècle avant notre ère.» Jusqu’ici chez les Grecs, les héros et les dieux étaient toujours représentés dans l’expression de leur puissance.

Mais l’hubris – cet excès d’orgueil auquel les hommes succombent, encouragés par l’ivresse du pouvoir – rattrape toujours les mortels. L’actualité déborde d’exemples, d’Harvey Weinstein à Jair Bolsonaro ignorant le covid. C’est pourquoi la figure d’Achille, l’intrépide guerrier mort de s’être cru invincible, hante plusieurs œuvres dans la suite de l’exposition, nous prouvant à quel point ce destin encapsulé dans un détail anatomique reste une grille de lecture intemporelle.

Faire dialoguer les époques

L’idée de «l’homme épuisé» ne paraît jamais aussi pertinente qu’à travers ce principe de juxtaposition. En faisant dialoguer les époques et les regards, confrontant sans cesse l’idéal masculin à ses propres écueils, l’exposition nous oblige à repenser nos mythologies quotidiennes: version contemporaine de l’arène ou du champ de bataille, le terrain de sport est la vitrine ultime du spectacle de la virilité, nous dit encore la vidéo, qui montre l’accident fatal du pilote Ayrton Senna, comparé par les commentateurs de la course à un archange foudroyé.

Le même principe fait mouche quand il nous suggère que le photographe allemand Juergen Teller, en barbouillant son autoportrait d’indications de retouches Photoshop («jambes plus maigres!», «corrigez l’estomac!»), n’est pas très éloigné de l’intention de Ferdinand Hodler exaltant démesurément le courage des soldats dans La Bataille de Morat.

Un peu plus loin, c’est Louise Bourgeois photographiée par Robert Mapplethorpe avec sa sculpture Fillette – un gigantesque phallus – qui fait la nique aux surréalistes, à leurs «machines célibataires» et à l’exploration des rouages de leurs désirs.

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Pour penser cette exposition et affiner leur propos, les commissaires Stefan Zweifel et Juri Steiner ont dû faire un travail d’auto-archéologie: «Nous avons cherché à identifier quels étaient les idéaux qui définissent notre vie d’hommes issus de la classe moyenne blanche. Les mythes grecs interviennent très tôt dans l’éducation des enfants. Quelle est leur influence sur notre imaginaire? Pourquoi nos cultures sont-elles dominées par le fantasme d’un certain type masculin?»

Un écran de fumée

Ces recherches conceptuelles et esthétiques leur ont permis de s’affranchir des stéréotypes pour en célébrer les nuances. Dans la dernière partie de l’exposition, la moins didactique, le genre masculin se déride et se travestit grâce aux photographies de la très percutante Claude Cahun (1894-1954), précurseure de la subversion dandyfiée. Elle y côtoie la peintre autrichienne Maria Lassnig, théoricienne de la conscience du corps en peinture, ici présente pour sa version féminisée du Laocoon, les bras brisés par l’effort.

Puisqu’il s’agit de semer le trouble dans le genre, Andy Warhol, Brassaï ou Richard Avedon sont évidemment de la fête. John Lennon, posant nu et blotti contre Yoko Ono, ou Mick Jagger, le visage coiffé d’une fourrure, rejoignent bientôt la danse des identités, tout comme les personnages marginaux (drags, hermaphrodites, personnes de petite taille) photographiés par Diane Arbus, qui contribuèrent en leur temps à visibiliser les exclus de la société.

Mais «l’homme épuisé» l’est aussi de ne pas avoir de limites. Décorseter le modèle masculin encourage l’excès inverse: les années 1970 sont celles des premiers empires de la pornographie et de l’objectification sexuelle de la femme. Plusieurs œuvres y font référence sans pour autant s’y attarder, laissant le droit de réponse à quelques installations féministes qui dénoncent ces dérives, à l’instar de Sarah Lucas détournant les lapins de Playboy.

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Mais c’est l’image de Jane Fonda suçant pensivement un narguilé à «l’essence d’homme» dans un extrait de Barbarella qui révèle le mieux ce qui nourrit le fond de cette exposition: l’idéal masculin est un écran de fumée, mais il est si épais qu’il trompe et qu’il corrompt un grand nombre de victimes, entraînant à sa suite un cortège d’injonctions, de souffrances et de violences.

Tabitha King (la femme de Stephen King, faut-il malheureusement préciser) a déclaré un jour que «derrière chaque homme féministe, il y a une femme épuisée». En quittant le Musée national de Zurich sur la sculpture d’un hermaphrodite endormi, paisible, universel, on songe un peu plus loin: n’y a-t-il pas, derrière chaque individu, une perception épuisée du genre qui gouverne?


L’homme épuisé, Musée national de Zurich, jusqu’au 10 janvier 2021