Castor et Pollux, Jaime et Cersei Lannister, Igor et Grichka Bogdanoff. Une boîte à fantasmes. Les jumeaux fascinent, depuis toujours, en clones inséparables ou en ennemis, en duos maléfiques ou en bêtes de cirque. Alors quand on en croise dans la vraie vie, immanquablement les mêmes questions fusent. «C’est vrai que vous savez toujours ce que l’autre pense?», «Vos parents ne se trompent jamais d’enfants?», «Vous avez déjà échangé vos amoureux?»…

Isabelle Lortholary, journaliste et jumelle fatiguée de cette ritournelle, a décidé de déjouer les fantasmes en remettant de l’individualité là où l’on ne voit que des «packs». Dans Jumelles, jumeaux. Une histoire de miroirs, publié ce printemps chez Albin Michel, 18 jumeaux racontent leur relation, leur enfance, leur quotidien. Léa et Fanny, 60 ans, s’envoient plusieurs SMS par jour et s’apprêtent à emménager sur le même palier. Dorothée, 48 ans, rêvait de peinture, mais l’art était le domaine réservé à sa sœur. Emma et Eva, 23 ans, se soutiennent bien mieux que ne le font leurs parents. Guy, 29 ans, se réjouit d’«avoir son meilleur ami chez lui». Le message est limpide: des histoires de jumeaux, il y en a autant que de jumeaux.

Le Temps: Vous avez écrit ce livre car vous en aviez ras le bol des clichés courants sur les jumeaux…

Isabelle Lortholary: Je suis née en 1967, à une époque où il y avait beaucoup moins de jumeaux et où les grossesses gémellaires étaient naturelles. Aujourd’hui, les traitements contre l’infertilité mais surtout l’âge plus tardif des mères multiplient ces naissances. Mais les préjugés restent. Ce livre est né d’une fatigue par rapport aux fantasmes et aux clichés entendus depuis l’enfance. Par exemple «tu ne peux pas vraiment avoir d’amie puisque tu as une jumelle», «les jumeaux ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre», «il y a forcément un dominant et un dominé», etc. J’ai eu la chance d’avoir été élevée comme un enfant unique avec une sœur du même âge: ma mère nous a toujours différenciées, elle a tout fait pour que nous ayons chacune notre univers. Elle ne nous a jamais appelées «les jumelles», par exemple. Mais les autres nous renvoyaient toujours à cette gémellité. J’ai donc lu René Zazzo (Les jumeaux, le couple et la parole, Le paradoxe des jumeaux) et j’ai réalisé qu’aucun livre ne leur avait donné la parole depuis.

Vous teniez à les entendre eux, avant d’interroger des spécialistes.

Il faut écouter les jumeaux, chacun d’entre eux. On se rend compte alors qu’il y a autant d’histoires différentes que d’individus. Même si certaines choses se retrouvent comme la prédominance, durant l’enfance, de l’attachement pour le frère ou la sœur avant tout autre, y compris les parents. En ce sens, la situation est souvent difficile pour la mère, qui peut se sentir exclue. Laissez des jumeaux dans une pièce sans leur maman et ils ne pleurent pas. La présence de l’autre les rassure. Un enfant unique doit apprendre la vie avec les autres et le partage. Pour un jumeau, c’est l’inverse. Rendez-vous compte, il a entendu un cœur battre à côté du sien avant de prendre conscience de sa propre existence. Il ne s’agit non pas d’apprendre à vivre sans son jumeau – ce serait retomber dans les clichés – mais d’apprendre à vivre en tant que personne qui n’est pas obligée de partager.

Pourquoi avez-vous souhaité apporter des éclairages de spécialistes – psychiatre, anthropologue, haptothérapeute… – à ces témoignages?

Parce qu’il est important d’avoir un regard qui conceptualise, qui rappelle des éléments essentiels sur la construction identitaire. Le problème qui est en effet en jeu ici est celui de l’identité. C’est plus facile lorsque les jumeaux sont de sexes différents ou qu’ils ne se ressemblent pas du tout mais cela peut devenir compliqué lorsqu’ils sont des copies conformes.

Il émane une certaine lourdeur de ces témoignages. Certains semblent carrément malsains. Compliquée, la vie de jumeaux?

Je ne dirais pas cela, pas plus que celle de frères et sœurs normaux en tout cas. Mais il est vrai que par peur de la répétition, je n’ai gardé que quelques exemples d’histoires simples et faciles. Les histoires plus compliquées sont évidemment plus marquantes et convoquent des réflexions intéressantes de la part des spécialistes. Cela dit, les histoires de jumeaux sont certainement plus fortes. René Zazzo parlait de «couples excessifs». La psychiatre Annie Roux, elle, souligne que les brouilles de jumeaux font beaucoup plus de bruit mais sont beaucoup plus rares. Quant à Catherine Vanier, psychanalyste, elle évoque la violence extrême qui existe dans certaines fratries mais pas chez les jumeaux car ils savent qu’ils ont besoin l’un de l’autre.

Ces témoignages ont-ils résonné avec votre propre expérience de jumelle?

Non parce que les jumelles de mon âge citées dans le livre sont soit dans une relation extrêmement proche soit au contraire très distante. Je ne m’y reconnais pas. En revanche, j’ai beaucoup appris des spécialistes. L’échographiste Roger Bessis énonce que 5% seulement des monozygotes partagent le même placenta et donc le même ADN. Cela révolutionne l’idée de la gémellité. Il explique en outre que cet ADN évolue en permanence en raison des tribulations de la vie cellulaire. Une même maladie ou malformation peut donc se développer de manière très différente chez des jumeaux monozygotes, un peu comme la grippe n’est jamais la même chez deux patients différents.

Comment expliquez-vous la fascination exercée par les jumeaux?

Par la ressemblance; l’idée du double fascine depuis toujours. Cela a commencé à l’Antiquité. On a toujours dit que Narcisse ne regardait que son image mais c’est faux, il cherche dans son reflet le visage de sa sœur jumelle disparue! Il y a Abel et Caïn, Dr Jekyll et M. Hyde… Les mythes antiques, la littérature, les films utilisent ce ressort dramatique formidable. L’idée du double ou du sosie captive parce qu’elle interroge la question identitaire. Comment se forge l’identité lorsque l’apparence, en principe unique, est dédoublée? A cela s’ajoutent tous les fantasmes, tels l’échange de partenaires sexuels, les épreuves scolaires passées à la place de l’autre, etc.


Isabelle Lortholary, «Jumelles, jumeaux. Une histoire de miroirs», Albin Michel, 2018.