Le Temps: Plusieurs manifestations ont dénoncé le racisme en Suisse. Sur quoi repose cette colère?

Anne Lavanchy: L’expression de cette colère souligne la présence dans la société d’un système de différenciation et de hiérarchisation racialisé. C’est un système invisible pour les personnes qui correspondent à ce que l’on définit comme la norme, en l’occurrence celles dont la peau est considérée comme blanche. En revanche, il est visible, parce que expérimenté quotidiennement, pour les individus qui s’écartent de cette norme tacite. Les pratiques administratives sont révélatrices de ce système de différenciation – pas parce que les institutions seraient des réservoirs de personnes conservatrices ou racistes mais parce que, par leurs tâches professionnelles, elles sont garantes de l’ordre.

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Vous avez étudié l’exemple de l’état civil. Le mariage serait perçu comme une «brèche» dans le dispositif de contrôle de l’immigration, ce qui renforce la surveillance des futurs époux…

Etudier la prise de décision dans les institutions permet de comprendre comment opère le racisme structurel. Les officiers d’état civil, qui sont notamment chargés d’identifier les demandes de mariage frauduleuses, doivent définir les motivations réelles des personnes. C’est dans leur pouvoir d’évaluation que se donne à voir le racisme structurel, un phénomène que l’on observe également avec les candidats à la naturalisation, objet d’étude d’un ouvrage collectif à paraître, La Fabrique de l’intégration. Le regard posé sur les personnes noires par le personnel au guichet influence considérablement le traitement de leur demande. Les manifestations de ces jours soulignent l’importance de la couleur de peau dans la vie quotidienne comme un facteur de discrimination ou de privilège extrêmement fort.

Est-ce le signe d’un tabou historique?

Au XIXe siècle, avec l’apparition des Etats-nations en Suisse et ailleurs en Europe, s’est développé un imaginaire romantique de la nation comme constituée d’une population homogène avec sa propre culture, sa propre langue et son propre territoire. Parallèlement, on a développé des théories sur l’existence de plusieurs races qui se distingueraient par la couleur de peau et leur continent d’origine. Malgré la déclaration de l’Unesco sur le mythe de l’existence de races humaines en 1950, ces perceptions restent présentes. L’idée qu’une personne noire n’est a priori pas Suisse perdure. C’est le fruit de représentations sociales et politiques, et non un fait historique. On a longtemps oublié des figures comme Tilo Frey, première femme neuchâteloise élue au parlement fédéral en 1971, dont la mère était Camerounaise. La mémoire collective a occulté la présence historique de personnes noires au sein de la population nationale.

La période coloniale a-t-elle un poids dans la situation contemporaine?

Economiquement et intellectuellement, la Suisse a participé à l’entreprise coloniale. Le débat actuel sur la statue du négociant neuchâtelois David de Pury, qui a construit sa fortune en investissant dans des secteurs rentables, notamment parce qu’ils utilisaient des esclaves, montre ce lien fort avec ce pan de l’histoire. Un autre aspect porte sur la présence de missionnaires suisses en Afrique, dont les récits véhiculaient, en Suisse, des stéréotypes sur les Africains. La Suisse a également accueilli des «zoos humains», une mise en scène qui mettait littéralement derrière des grillages des autres présentés comme exotiques, différents, surprenants…

Avec ce lourd passé et le mécanisme de mise à l’écart de l’autre, l’ouverture d’un débat public vous semble-t-elle possible?

Un événement tragique, la mort de George Floyd aux Etats-Unis, a ouvert un espace public pour ces discussions. L’attention médiatique est inédite en Suisse. Est-ce un feu de paille ou une possibilité de changement structurel? On peut faire une lecture pessimiste de la situation. Il y avait nettement moins de manifestants dans les rues suisses pour la mort du Nigérian Mike Ben Peter tué lors d’un contrôle policier à Lausanne que suite à la mort de Floyd. On peut se demander si l’écoute des revendications est aujourd’hui possible parce que l’on considère qu’un tel drame ne pourrait pas advenir dans notre pays, que le problème serait moins aigu chez nous, ce qui est une lecture faussée de la situation.