Musique

Lil Nas X, symbole d’un rap à la croisée des genres

Dans son premier album, le rappeur américain de 20 ans, auteur du tube «Old Town Road», fait son coming out. Un geste fort et risqué dans un milieu encore largement hétéronormatif. Mais qui évolue lui aussi, au rythme des changements sociétaux

Un faisceau lunaire éclaire la robe du cheval. Sur son dos, un homme fixe une forêt de gratte-ciels étincelants. Un immeuble fait briller les couleurs de l’arc-en-ciel, celles des mobilisations LGBTQI+. Avec une telle pochette d’album, Lil Nas X pensait ne tromper personne. Le jeune rappeur américain a récemment révélé son homosexualité sur les réseaux sociaux. «Dans son tweet, il fait référence au mois des fiertés. Ce n’est pas seulement un individu qui divulgue une information privée, il s’identifie à une communauté. C’est une célébration identitaire», note Guillaume Marche, professeur de civilisation américaine à l’Université Paris-Est Créteil et auteur de La Militance LGBT aux Etats-Unis: sexualité et subjectivité.

Cette décision n’est pas sans risque dans un milieu encore largement hétéronormatif, et le rappeur en a conscience: dans son message, il évoque la possibilité qu’une grappe d’admirateurs déchantent. Cela n’a pas manqué. Dans la masse de commentaires, plusieurs internautes confient leur malaise, quand d’autres déversent leur homophobie sans retenue – jusqu’à revendiquer la suppression de la chanson Old Town Road, qui caracole en tête du classement Billboard depuis quatorze semaines, de leur playlist. Les messages de soutien affluent également.

Dans quelle mesure le coming out reste-t-il, en 2019, un exercice périlleux pour une célébrité? Quels défis spécifiques doivent surmonter les rappeurs? «Le coming out n’est pas un acte anodin, il change une vie. Il faut avoir des capacités psychiques pour résister à la pression homophobe, d’autant plus que cela ne va pas de soi dans l’industrie culturelle», rappelle Alice Coffin, une journaliste française en pleine écriture d’un ouvrage sur le coming out en général et sur celui des personnalités publiques en particulier, à paraître chez Grasset.

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Franchir la ligne

Si la sortie du placard de Lil Nas X semble assumée, elle n’en est pas moins teintée de pudeur. Son orientation sexuelle n’est jamais abordée frontalement. Dans sa chanson C7osure, le sujet figure en toile de fond. «Je me fixe des limites, il est temps de franchir la ligne», chante-t-il, comme pour se donner du courage avant l’officialisation. Le rap reste marqué par une culture machiste et des résidus d’homophobie. Lil Nas X a grandi à Atlanta, chaudron du Dirty South, un sous-genre du hip-hop qui bouillonne dans les années 1990 avec le duo mythique OutKast. Dans ce vivier de talents, on trouve aujourd’hui le groupe Migos, accusé d’homophobie en 2017 suite à la parution d’un article dans le magazine Rolling Stone.

Dans cet entretien fleuve, le trio déborde. Le journaliste leur raconte que le rappeur iLoveMakonnen, originaire de la même ville, a annoncé son homosexualité et que sa confidence a été bien reçue par les internautes. Silence embarrassant avant une réponse polémique: «C’est parce que le monde est foutu.» Ils tenteront de faire machine arrière, maladroitement. La vieille garde s’est également illustrée dans cet exercice d’intolérance, à l’image de Snoop Dogg qui déclarait sans vergogne: «Etre gay est acceptable dans le monde de la musique, mais je ne sais pas si ça le sera dans le monde du rap parce que le rap est très masculin. C’est comme lorsque l’on fait partie d’une équipe de football. Vous ne pouvez pas être dans un vestiaire rempli de putains de grosses brutes bien baraquées et dire soudainement «Hey mec, je t’aime bien». Ça sera compliqué.»

Acte militant

L’oncle Snoop manquerait-il de flair? La scène hip-hop accueille de nombreux artistes queer, aux identités diverses. «Le rap est réputé pour être homophobe, mais l’est-il plus que l’Académie française? C’est le regard d’une culture dominante posé sur une culture minorée», tranche Eloïse Bouton, journaliste indépendante et militante féministe. Kevin Abstract, membre fondateur du collectif Brockhampton, affirme son orientation sexuelle dans ses textes. Dans la chanson Junky, il pose cette question: «Pourquoi tu rappes toujours sur le fait d’être gay?» Réponse: trop peu de Noirs gays font du rap et, «là d’où je viens», ils se font insulter et tuer. La musique devient un instrument pour faire changer les mentalités. Des chanteuses scandent également ce message d’ouverture, à l’image de Princess Nokia qui parle librement de sa bisexualité.

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«Le rap colle aux évolutions de la société. Ce changement va de pair avec les 50 ans de Stonewall. Depuis les émeutes à New York, on observe une accélération de l’histoire», affirme Frédéric Martel, auteur de Global Gay: comment la révolution gay change le monde.

Ce mouvement n’est effectivement pas nouveau. Dans les années 1990, sur la côte Est des Etats-Unis, le voguing et le bounce explosent. Sous-genre du Dirty South, ce dernier est porté par des artistes gays et transgenres. Au début des années 2010, c’est au tour du chanteur Frank Ocean de raconter dans une longue lettre un amour de jeunesse: «Le fil du temps semblait s’évanouir à chaque instant que l’on vivait ensemble. Je passais mes journées à le regarder, regarder son sourire. Je buvais autant ses paroles que ses silences… Jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller se coucher.» Une histoire qui obtiendra un écho retentissant. Parallèlement, une série culte a participé à cette évolution: The Wire. Dans le quartier de Baltimore, le gangster Omar Little excelle dans l’art de la fusillade et affiche son homosexualité. «Le meilleur personnage de la série: ce type est incroyable, non?» s’enthousiasmait Barack Obama.

Signe de normalisation

Selon Guillaume Marche, c’est un signe de normalisation: «Désormais, on peut être un artiste de premier plan et sortir du placard sans se faire lyncher moralement, même si les personnes qui le font prennent un risque.» Young Thug, grillz brillant fixé aux dents, brise les codes de la masculinité en adoptant des tenues efféminées. Lors de son premier passage télévisé, il portait un pantalon en cuir avec un drapeau rose. «J’aime tout ce que les gens disent de moi – tu es gay, tu es un punk, tu ne peux pas rapper, tu es le plus dur», lâchait-il en 2015 dans un article du Guardian.

Dans un autre registre, Tyler The Creator brouille les pistes. Le rappeur est-il gay? Personne ne peut l’affirmer. «C’est toujours une zone grise pour beaucoup de gens et je trouve ça cool», s’amusait-il dans une interview au magazine Fantastic Man. Il place le sujet au cœur de son projet artistique. Cette myriade d’artistes n’avance pas seule: elle peut compter sur des alliés de poids. Exemple: Lil B. Le rappeur américain a intitulé son cinquième album I’m Gay. De quoi agacer une meute d’homophobes connectés. Il répondra sur Twitter: «Je ne suis pas gay et je ne veux pas épouser un homme mais j’ai presque pleuré pour tous les gays du monde! Progrès!» La star Lady Gaga se positionne également avec force. «Je prendrais une balle pour vous», déclarait-elle en juin lors de la Gay Pride à New York.

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Ce tournant représente pour certains observateurs une forme de résistance face aux discours haineux et décomplexés. «Avec des emblèmes comme Donald Trump, il y a un sentiment d’alerte et de crise profonde. Cela incite des personnes issues de minorité raciale ou LGBTQI+ à s’affirmer fortement, suppose Guillaume Marche. Cela peut aussi être une démarche qui vise à sensibiliser son public pour qu’il aille au-delà de ses préjugés.» Le coming out de célébrités permet par ailleurs de faire émerger de nouveaux talents issus de cette communauté. «C’est important d’avoir des modèles. Le récit personnel se transforme en histoire collective», estime Alice Coffin. La voie ouverte par ses pairs permet à Lil Nas X de s’imposer tel qu’il est. A ses côtés, une génération entière s’affranchit des vieux codes du rap, avançant vers un genre musical délesté des clichés.

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