Plus la date fatidique du 4 juillet approche, plus Lillo Alaimo se sent mal. Il Caffè paraîtra alors pour la dernière fois, et le dominical tessinois, «c’est comme [s]on enfant», confie son directeur, attablé dans un grotto dont il est un habitué depuis plus de trente ans.

La famille de ce fils unique né en Sicile émigre à Cannobio, une petite commune italienne située à 20 kilomètres de Locarno, quand il a 4 ans. Ses premières armes journalistiques, alors qu’il étudie à Sciences Po le soir à Milan, il les fait à Novara, pour un groupe d’hebdomadaires catholique. Il travaille ensuite à Turin pour La Stampa, la Stampa sera et la Gazzetta del popolo, ainsi que pour Il Giorno, à Milan. Jamais il n’aurait pensé traverser la frontière.

Mais voilà. En 1982, on lui propose le poste de rédacteur en chef de l’Eco di Locarno, lui offrant un bon salaire suisse. C’est là qu’il rencontre Giò Rezzonico, le directeur, et fils de l’éditeur, Raimondo Rezzonico (1920-2001). Lillo Alaimo s’est fait tout seul. «Je ne connaissais personne ici. Ce n’est pas facile pour un étranger de faire carrière en Suisse, surtout pour un journaliste qui n’a pas la langue dans sa poche et qui critique les autochtones.»

Pressions à Lugano

En 1991, après la mort de l’Eco, il participe à la création du quotidien La Regione au titre de directeur adjoint exécutif, avec Giò Rezzonico comme directeur. Mais les problèmes financiers ne tardent pas à arriver. «C’était l’époque de l’enquête «Mani pulite» en Italie; nous avions de quoi écrire parce que tout l’argent sale se trouvait à Lugano.» Les banques menacent d’arrêter leurs campagnes de publicité dans le journal. Les politiciens, membres des conseils d’administration des banques, créent aussi des problèmes.

Il donne sa démission et retourne en Italie où, avec des journalistes partis de L’Espresso, à Rome, il fonde un hebdomadaire d’enquête. Il revient au Tessin pour sa compagne, et parce que Flavio Maspoli, cofondateur de La Lega avec Giuliano Bignasca, lui propose de participer à la création d’un nouveau quotidien. Mais après trois mois, il est mis à la porte: il n’arrive pas à se soumettre à des «tendances politiques honteuses».

Après quoi il achète son premier ordinateur portable, un Mac, ce qui était très avant-gardiste à l’époque. Passionné de graphisme, il s’amuse à redessiner les premières pages de certains journaux, avec Word. Enthousiasmé par les résultats, Giò Rezzonico l’encourage à suggérer aux associations régionales de reprendre le graphisme de leurs publications et, partant, leur contenu rédactionnel et l’impression.

Peu après, en 1994, l’ancêtre de GastroSuisse propose un concours pour relancer leur périodique dédié au temps libre. Giò et Lillo y participent. A Milan, pendant que Giò est occupé ailleurs, Lillo entre dans une église et prie pour qu’ils gagnent. En rentrant vers le Tessin, dans l’Alfa Romeo rouge de Giò, une énorme boîte sonne, son téléphone portable. Les prières de Lillo ont été exaucées; Il Caffè est né.

D’abord bimensuel de petit format, il se dédie essentiellement à la culture. Mais Lillo se sent à l’étroit, ça ne lui suffit pas. Entre-temps, Il Mattino della domenica, journal ultra-populiste, est fondé par la Ligue des Tessinois. En août 1998, à Locarno pour le Festival du film, Michael Ringier rencontre Raimondo Rezzonico; ils parlent du Mattino, qui scandalise aussi le reste de la Suisse. L’éditeur alémanique propose l’idée d’un dominical.

Giò appelle sur-le-champ Lillo, en vacances en Toscane. Il ne rentre pas le lendemain comme le presse de le faire son ami, mais le jour même. «Ringier insistait sur l’importance de l’indépendance du journal; la ligne éditoriale n’a pas bougé en vingt-trois ans. D’ailleurs, s’il n’y a pas d’indépendance et de regard critique, pour moi, ce n’est pas du journalisme», lâche-t-il, ajoutant que le «Ticinogate» a été une bénédiction pour la nouvelle publication.

Silence radio

«Presque immédiatement, nous sommes passés de 40 000 à 80 000 lecteurs, jusqu’à un pic de 120 000.» Mais pendant cinq mois, personne ne parle du plus important scandale des cinquante dernières années après l’affaire Kopp, qui coûte la tête du président du Tribunal pénal tessinois. «Silence radio. Mais à l’été 2000, grâce au ciel, la nouvelle a été reprise partout. Mais s’il y avait eu des feux de forêt en Italie, je ne suis pas sûr que cela aurait été le cas…»

Il Caffè devient dès lors un journal d’enquête. Celles-ci s’enchaînent. Le «Fiscogate», impliquant le département cantonal de Marina Masoni, les factures gonflées du casino de Lugano, un conseiller d’Etat qui voulait faire partie d’une loge maçonnique, un chirurgien qui facturait pendant ses vacances, celui qui a fait l’ablation des deux seins à la mauvaise patiente…

Des lettres de menaces, Lillo Alaimo en a reçu des dizaines. Mais de la reconnaissance de la qualité du Caffè aussi, notamment dans les classements qualitatifs de l’Université de Zurich. Le 8 août, il aura 65 ans et pourrait partir à la retraite. Cependant, pour quelqu’un d’habitué à travailler 18 heures par jour, n’en déplaise à certains, ce n’est pas une option.


Profil

1991 Devient directeur adjoint exécutif de «La Regione».

1994 Naissance d’«Il Caffè», sous forme de bimensuel au format A3.

1998 Ringier acquiert 50% des parts du journal, qui devient un dominical de grand format.

2000 Mise en lumière du scandale «Ticinogate», impliquant le président du Tribunal pénal cantonal.

2021 Sacré «Local Hero» par la revue «Schweizer Journalist», pour son activité d’investigation.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».