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L’illusoire liberté sexuelle des adolescents

Philosophe et sexologue, Thérèse Hargot publie un essai qui démontre que les jeunes ont un rapport angoissé à la sexualité à force de considérer le plaisir comme valeur suprême

Elle dit des choses fortes, Thérèse Hargot. Elle dit: «Etre homosexuel, ça n’existe pas. C’est une pure construction idéologique». Elle dit: «On devrait foutre la paix aux enfants avec l’éducation sexuelle et aux ados avec les capotes». Elle dit: «Les femmes vantent les vertus d’une pilule diminuant leur puissance sexuelle et elles pensent naïvement que ça leur donne un pouvoir sur les hommes. D’ailleurs, je n’ai jamais compris comment parler de liberté dès lors que la pilule implique un lien de dépendance envers son prescripteur, le médecin, et le propriétaire, l’entreprise pharmaceutique.» Et elle dit encore: «Le libre-consentement quand il s’agit d’enfant est un leurre. La vérité, c’est que les parents délèguent à leur progéniture la responsabilité de se protéger.»

Elle dit des choses fortes, Thérèse Hargot, et face à ces assertions musclées, on pense avoir affaire à une conservatrice forcenée, tendance illuminée. Or, entre ses formations en philosophie et en sexologie à la Sorbonne, son parcours de praticienne de Bruxelles à Paris en passant par New York et son essai intitulé «Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque)», la jeune femme prouve sa quête de sens et sa mobilité. Thérèse Hargot, 31 ans, trois enfants et une blondeur de printemps, n’aspire pas à une refondation morale de la société. Ce qu’elle souhaite, c’est remplacer la pensée hygiéniste et utilitariste par un questionnement philosophique qui remette la personne au centre. «Les ados ne manquent pas d’informations, ils manquent de repères et de réflexion. Le désir est devenu anxiogène faute d’un rapport conscient et non consumériste au corps», explique-t-elle. Rencontre avec une chercheuse qui tire ses observations de dix ans de pratique auprès de la nouvelle génération.

Le Temps: Dans votre essai, vous commencez par pointer l’obsession de la jouissance. Une obsession que vous reliez à l’explosion de la pornographie sur le net. Détaillez-nous cette connexion…

Thérèse Hargot: On est passé du «droit à jouir» obtenu fièrement par nos aînés au «devoir jouir» qui met les adolescents sous pression. Quand je vais dans les classes, le mot «plaisir» revient sans cesse, avec, en corollaire, la panique de la performance. Dans ce cas, le sexe est angoissant, car il est associé à la notion d’exploit. Et je relie en effet cette mutation à l’explosion de la pornographie sur le net, car je rencontre régulièrement des enfants de 10 ans qui ont déjà vu des images de fellation ou de double-pénétration sans évidemment comprendre ce qu’il se passe et sans pouvoir surtout distinguer la part de réalité et de fiction. La loi est claire à ce sujet, elle interdit strictement aux enfants de visionner de la pornographie en raison de leur immaturité. Mais la réalité est autre. Avec le boum technologique et la banalisation des sites pornographiques, des enfants, parfois très jeunes, ont accès à de telles images 24 heures sur 24, sept jours sur sept et sont plongés dans la confusion.

– Votre solution?

– Idéalement, les Etats devraient intervenir pour limiter cet accès. Mais, vu la difficulté de cette option, je préconise le dialogue dans les classes dès la primaire, de sorte à ce que les élèves aient au moins des outils pour décoder ces images et les remettre à leur juste place.

– Pourtant, dans votre ouvrage, vous doutez de la pertinence des cours d’éducation sexuelle dès le plus jeune âge…

– Oui, parce que ces cours donnent plus des recettes qu’ils ne posent de questions ou s’intéressent au ressenti des élèves. C’est exactement comme pour le préservatif, plus tard. Les cours pratiques où les ados apprennent à enfiler une capote sont ridicules et inadéquats. En témoigne la recrudescence des maladies sexuellement transmissibles, ces dernières années, jusqu’au retour de la syphillis! Sans oublier bien sûr le spectre du sida. Les adolescents aiment braver les interdits et associent les capotes à un manque de confiance dans l’autre. Autrement dit, ce n’est pas le «comment on fait l’amour» qu’il faut enseigner, c’est le «pourquoi on fait l’amour». Sortir de la systématique de l’acte et reconsidérer la personne. Et, aussi, briser le tabou de la fidélité. Si les fabricants étaient vraiment honnêtes, voilà ce qu’ils écriraient sur le mode d’emploi: «après l’abstinence et la fidélité, le préservatif est la meilleure protection.»

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– Fidélité, abstinence? Mais n’est-il pas légitime que les adolescents et les jeunes adultes multiplient les expériences?

– Oui et non. Je crois qu’il y a mille façons de grandir. Aujourd’hui tout tourne autour du sexe et de l’identité sexuelle. C’est une obsession qui réduit la personne au rang d’objet à classer.

– A ce propos, vous allez jusqu’à affirmer qu’être homosexuel n’existe pas, qu’il s’agit d’une construction idéologique. C’est fort. Votre explication?

– Je pense qu’il faut remplacer le verbe être par le verbe avoir pour ne pas figer l’individu et surtout l’ado dans une identité définitive. Pour moi, avoir une attirance homosexuelle ne fait pas d’un individu un homosexuel. Encore une fois, la sexualité est une des facettes de la personnalité, elle ne la résume pas. L’obsession de l’identité sexuelle est si forte que j’ai même rencontré une ado qui pensait qu’elle était zoophile parce qu’elle avait un élan d’affection pour son chien! Je comprends bien que la communauté LGBT ait besoin stratégiquement de s’identifier fortement pour affirmer ses droits, mais la démarche, politique, ne reflète pas la complexité psychologique et physiologique de chaque être et les adolescents tombent dans le piège de cette sur-détermination.

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– Dans votre essai, vous tenez aussi des propos très virulents contre la pilule…

– Oui, pour moi, la pilule est une des grandes escroqueries de la révolution sexuelle! Je trouve scandaleux que des femmes en bonne santé soient obligées de prendre un médicament pour soi-disant garantir leur liberté. Les effets secondaires sont d’une gravité qui peut aller jusqu’à la mort et, avant cette extrémité, il est établi que la pilule réduit la libido et la fertilité. Mais malgré tous ces éléments, toucher à ce symbole relève du crime de lèse-majesté et d’antiféminisme primaire. On croit rêver! Il existe des méthodes naturelles basées sur la connaissance du corps qui sont tout aussi efficaces et qui donnent les pleins pouvoirs aux femmes sans l’intervention du médecin prescripteur et de l’industrie pharmaceutique.

– Autre objet de votre ressentiment, le libre consentement de l’enfant…

– Là aussi, on se berce d’illusion. Les éducateurs disent à l’enfant: «ton corps t’appartient, personne ne peut le toucher sans ta permission.» Sur le papier, c’est très bien, mais cette conscience suppose une certaine maturité. Or, souvent, les enfants ou adolescents peu assurés de leur valeur acceptent n’importe quel acte dans l’espoir de se sentir aimés. Est-ce que, pour une jeune fille du XXIe siècle, être libre sexuellement revient à avoir le droit de faire des fellations à 14 ans? C’est ça le rêve ultime de notre société? Je pense qu’il revient aux adultes de protéger les enfants en dépassant ce principe fallacieux du libre consentement.

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– Vous travaillez donc à une refondation morale de la société?

– Je travaille surtout à enfin réaliser le plan initial de la révolution sexuelle: vivre librement sa vie d’homme et de femme! Je souhaite que chaque personne connaisse sa valeur et soit consciente de son importance au-delà de ses performances sexuelles. Ainsi, le sexe ne sera plus anxiogène, il (re) deviendra joyeux, car le bien-être humain ne dépendra pas uniquement de lui.

Thérèse Hargot, «Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque)», Ed. Albin Michel, 224 p.


Thérèse Hargot en quelques mots

Diplômée d’un DEA de philosophie et société à la Sorbonne puis d’un master en Sciences de la Famille et de la Sexualité à Louvain, Thérèse Hargot est sexologue. Ses recherches en philosophie portent sur les «gender studies» et plus particulièrement sur les rapports de pouvoir liés à la médicalisation du corps féminin dans les processus reproductifs (sexualité, fécondité, grossesse, accouchement). Elle a travaillé à Bruxelles, New York et Paris et partage son temps entre enseignement, consultation et écriture. Elle tient blog et habite actuellement Paris avec ses trois enfants et son mari.

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