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«L'illustré», pour un nouvel arrêt sur images 

L’unique magazine d'actualité romand revêt de nouveaux habits dès ce 13 novembre: une refonte graphique totale qui replace la photographie au centre. Un pari, alors que les sollicitations visuelles sont partout

Effectuons un petit bond en arrière jusqu'au 4 novembre. La dernière édition de L’illustré avant sa mue est disposée sur «le mur», l’endroit où toute l’équipe du magazine affiche les pages de l’hebdomadaire et discute des modifications à apporter – ou non – avant l’impression. 84 feuilles, des articles et des clichés rigoureusement sélectionnés. Des «photos qui racontent une histoire avant même le texte», appuie Caroline Zingg, rédactrice en chef adjointe. Un récit comme celui des 30 ans de la chute du mur de Berlin, avec non pas des images d’époque mais celles des «nouvelles barrières» érigées ces dernières années en Europe. Finalement, ce sera tout de même le couple princier Harry et Meghan qui occupera la une au large logo rouge et blanc, une couverture qui dès aujourd’hui rejoindra le rayon des souvenirs.

Face au flot d’images, figer l’instant

L’unique hebdomadaire d'actualité en Suisse romande s’offre une nouvelle cure de jouvence, après un «rafraîchissement» en 2017. L’illustré ambitionne de taper dans l’œil d’une population âgée de 35 à 55 ans, à l’heure où 40% du lectorat a plus de 60 ans selon les dernières données Admeira, et où l’audience, bien que stable, commence à s’éroder. Le titre tente une refonte graphique complète avec, entre autres, une couverture qui cède tout l’espace à une photographie unique, du reportage photo sans texte et du dessin pour illustrer ses enquêtes. «En quantité, on a moins d’images, mais elles sont plus qualitatives. On se rapproche du journalisme lent. C’est une mise en page moins stressante», poursuit le rédacteur en chef.

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Mais alors que l’œil humain est constamment assailli de sollicitations visuelles, autant à travers la publicité que le partage sur les réseaux sociaux et les services de messagerie instantanée – pour rappel, ce sont en moyenne 95 millions de photos postées chaque jour sur Instagram, qui compte plus d’un milliard d’utilisateurs – un magazine romand dont le credo reste «pas de photo, pas d’article» a-t-il une chance de (re)conquérir? «La photo n’a jamais été aussi populaire, c’est la chance historique de L’illustré. Face à tout ce qui est image animée, il reste l’idée de figer l’instant. On se plonge dans une image, on en saisit la finesse, la complexité, peut-être des détails qu’on n’avait pas notés au premier coup d’œil. C’est la beauté de l’image et, pour moi, ça ne mourra jamais. Plus la société accélère, plus on a besoin que les choses s’arrêtent. Une bonne photo, c’est un bol d’oxygène», affirme Michel Jeanneret.

De son côté, Gianni Haver, sociologue de l’image et auteur de La Presse illustrée, une histoire romande, fait le parallèle avec l’âge d’or des photomagazines: «Une couverture avec une seule photo et peu de titrailles, c’est le retour aux années 1930, c’est Life. C’est quelque chose qu’on prend le temps d’explorer, et je pense que c’est un bon choix.» [Life, un célèbre photomagazine américain fondé en 1936, dont la publication a cessé en 2007, ndlr]. Sa une rompait avec les couvertures traditionnelles; elle se résumait à une grande photo en noir et blanc accompagnée d’un titre discret en bas de page, et d’un logo composé de lettres blanches sur fond… rouge. Un modèle qui a inspiré des titres tels que Match, très présent en Suisse à l’époque, puis L’illustré dès 1941.

Une photo, c’est une double page

Si une formule telle que celle qui sort aujourd’hui a encore une chance de percer, c’est avant tout parce que les supports numériques ne permettent pas de créer un élément essentiel: la narration par l’image. «Un photoreportage est un discours exprimé par les images et les légendes mais aussi par la disposition, l’occupation de l’espace. C’est fondamental. La vraie image n’est pas la photo publiée mais la double page sur laquelle on la dispose et ça, on ne l’a pas sur internet. […] Le papier garde des spécificités intéressantes en termes de consommation, de qualité… Le côté objet symbolique», analyse Gianni Haver.

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On annonce la mort du papier depuis des années, pourtant aucun support médiatique ne valorise mieux la photo. «Je trouve que l’objet magazine, la photo qu’on voit en grand et pas seulement sur son iPhone, c’est appréciable. Je retiens mieux une photo que je peux toucher, feuilleter. Même si, sur le web, on peut les zoomer, voir des détails et que c’est également génial», commente Sophie Winteler, rédactrice en chef adjointe d’ArcInfo, photographe de formation, et journaliste ayant exercé dix-sept ans à L’illustré.

Il est certain que le smartphone, support employé par 79% de la population adulte en Suisse selon le rapport «Digital 2019» de We Are Social et Hootsuite, ne permet pas de grandes fantaisies en matière d’agencement des visuels. «Il y a une déferlante d’images, mais elle n’a pas de sens. Raconter une histoire à travers une succession de photos, surprendre parce qu’on met en regard deux scènes contradictoires, disposer les photos face à face ou en complément… C’est un art ou, du moins, des compétences journalistiques», complète Michel Jeanneret.

Pas de bac à cartes postales

Un art qui requiert du temps. De retour dans les locaux de L’illustré, Caroline Zingg et Pascale Méroz, rédactrice photo, s’attablent face à un grand écran pour trier les prises de vue de la nouvelle députée valaisanne, Marianne Maret. L’élue PDC enlace sa fille: «On prend», note Caroline, puis ce sont les clichés tirés d’albums privés qui sont disséqués. Entre les deux portraits en noir et blanc de la femme politique adolescente, ce sera celui où son regard est le plus franc, piquant même, qui sera conservé. «Il ira bien avec la photo de couple prise ce matin chez elle, avec son mari. Il dit qu’elle a un caractère fort, qu’elle est très franche», commente la rédactrice. Une fois les photos choisies, Pascale les imprime et les deux femmes disposent les clichés sur une table. Caroline fait glisser les feuilles d’un doigt, cherchant le meilleur dialogue entre les images.

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L’illustré ne reviendrait-il pas, finalement, à ses fondamentaux? Il parie en tout cas sur des codes plus épurés autant dans son graphisme que ses choix photographiques, à un moment compliqué pour la presse papier magazine. Sa rédaction n’a d’ailleurs pas été épargnée, avec deux récents licenciements dont un commun à TV8. En 2021, le titre fêtera ses 100 ans, ayant vu naître la télévision, internet, le smartphone… Avec une arme pour s’extirper de la masse, que Gianni Haver relève: «Par rapport au numérique, à un gros contenant, il y a un vrai discours par l’image qui est possible. C’est la différence entre le bac à cartes postales d’un marché aux puces et une exposition photographique. Il y a un savoir-faire à tous les niveaux.»

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