Société

L’inconscient, cet obscur objet de contrôle

Ce printemps, vous pourrez tout savoir sur la méthode Coué, l’interprétation des rêves ou le lavage de cerveau. Rendez-vous, dès ce mardi, au Musée de la main, à Lausanne, pour des conférences éclairantes en libre accès 

Pouvons-nous être contrôlés à notre insu? Des instances extérieures peuvent-elles agir sur notre inconscient pour déterminer nos pensées et nos actions? Et le bonheur, est-il autoprogrammable? Ces questions et d’autres, sur la place du paranormal ou le rôle des rêves, figurent au sommaire d’un cycle de conférences passionnant qui court jusqu’en juin au Musée de la main, à Lausanne, en marge de l’exposition «Dans la tête. Une exploration de la conscience».

Ce mardi soir, pleins feux sur «Le subconscient aux commandes». Ou comment la magie et les croyances fascinent les êtres rationnels que nous sommes… Coorganisateur de ces conférences avec Aude Fauvel, maîtresse d’enseignement et de recherche de l’Institut des humanités en médecine CHUV-UNIL, Rémy Amouroux, professeur assistant à l’Institut de psychologie de l’UNIL, évoque les sujets abordés lors de ces rendez-vous gratuits, à ne pas manquer.

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Le Temps: Avant tout, Rémy Amouroux, quelle est la différence entre l’inconscient et le subconscient?

Rémy Amouroux: L’étymologie répond à la question: l’inconscient échappe totalement à la conscience alors que le subconscient se situe «à la limite» de la conscience. Mais, concrètement, cela revient au même: les deux définissent ce qui échappe à la conscience. D’ailleurs, le mot subconscient n’est quasiment plus utilisé aujourd’hui, il appartient à l’histoire. Celle de Pierre Janet, psychologue français très en vogue au début du XXe siècle, qui l’a popularisé. Ce médecin-philosophe était proche du spiritualisme, un courant qui postulait une supériorité de l’esprit sur le corps, alors qu’aujourd’hui, à travers les neurosciences, on attribue beaucoup de réactions humaines à la complexion du cerveau. Pour lui, le subconscient était à l’œuvre chez des patients qui ne faisaient plus le lien entre certaines idées et certains comportements. On pense par exemple à la paralysie, dans les cas d’hystérie.

Ce mardi, il sera donc question de phénomènes paranormaux, de voyants et autres guérisseurs…

Oui, du double point de vue des praticiens et de la réception publique. L'historien Thibaud Trochu, de l’Ecole des hautes études de sciences sociales, à Paris, montrera comment les psychologues de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont tenté de trouver des explications scientifiques aux pouvoirs des médiums. C’est le cas par exemple du Genevois Théodore Flournoy (1854-1920) qui a commenté ce qui se passait dans la tête d’une voyante qui disait avoir vécu sur Mars et être Marie-Antoinette! Il expliquait que l’habileté de cette femme venait d’une faiblesse de sa conscience qui n’arrivait plus à lier les événements entre eux, associée à des compétences naturelles hors norme. Pour parler martien, cette voyante a par exemple mélangé du sanscrit et un sabir personnel.

Ainsi, selon ce point de vue, les médiums partiraient d’une faiblesse pour en faire une force, pour élaborer cette fameuse lecture d’un monde parallèle…

On peut en effet imaginer que ces moments de rupture dans les liens logiques suppriment chez ces sujets une forme d’autocensure et leur permet d’accéder à des intuitions à la limite de la conscience… En miroir, il y a aussi une histoire de la réception, de la fascination du public pour ces phénomènes. Mardi 27 février, la professeure Christine Mohr, de l’Institut de psychologie de l’UNIL, dressera un portrait des mécanismes psychologiques qui ont poussé et poussent encore le public à croire au merveilleux et à la magie.

Autre sujet passionnant, ce printemps: la méthode Coué, à découvrir le 17 avril. Ce fameux bonheur autoprogrammé par l’autosuggestion verbale…

Oui, l'historien Hervé Guillemain, de l’Université du Maine, a écrit un livre à ce propos qui se lit comme un roman et ses conférences sont toujours très vivantes. La méthode Coué est un sujet intéressant, car ce courant est globalement mal vu en France du point de vue académique, alors qu’il est très populaire aux Etats-Unis. Lorsqu’au début du XXe siècle, Emile Coué (1857-1926), pharmacien de l’Ecole de Nancy, a invité les gens à se dire, chaque matin: «Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux», il a tout de suite rencontré un immense succès populaire et une immense méfiance scientifique… Ensuite, cette pensée a été célébrée aux Etats-Unis, dans les années 1960 et 1970, parmi les thérapeutes et le grand public. Chez nous, on la retrouve depuis les années 1980 dans toutes les techniques de self-help qui inondent les librairies, mais elle est toujours vue comme naïve, voire loufoque par les milieux universitaires.

Comment expliquer cette différence de réception entre le monde académique des Etats-Unis et celui de la France?

Hervé Guillemain établit un lien avec la religion. Selon lui, le bassin culturel protestant serait plus favorable à la méthode Coué que le bassin catholique, car les catholiques ont très vite considéré cette pratique comme un mélange dangereux de «pseudo-mysticisme» et de «positivisme». A l’inverse, le monde protestant, plus pragmatique et sensible à la parabole des talents, serait mieux disposé à cette idée de construire son bonheur au quotidien.

Autre vaste sujet, le «brainwashing» ou lavage de cerveau, le 8 mai. Un morceau costaud, là aussi…

Et comment! D’un point de vue réel, comme d’un point de vue fantasmatique, puisque toute une production littéraire et cinématographique a exploité ce filon. Tout d’abord, une info intéressante: c’est un journaliste américain, Edward Hunter, qui, pour la première fois, a émis cette idée de lavage de cerveau. Au tout début des années 1950, il a interrogé des soldats de retour de la guerre de Corée et, d’après leurs témoignages, il a façonné l’hypothèse qu’au-delà de l’aspect répressif, les tortures pouvaient aussi viser à reprogrammer les soldats captifs en faveur du régime ennemi.

A ce moment-là, les Etats-Unis sont en pleine Guerre froide, en plein anticommunisme, et cette hypothèse va vite prendre l’ascenseur émotionnel et fictionnel. Un film comme The Manchurian Candidate qui, en 1962, montre un soldat américain transformé en agent double et programmé à tuer un sénateur à la vue d’une simple reine de carreau dans un jeu de cartes est représentatif de cette fièvre. Mais cette fiction relève du pur fantasme: dans la vraie vie, jamais un lavage de cerveau n’a atteint une telle précision chirurgicale.

Tout est donc inventé concernant ces retournements de personnalité?

Non, tout de même pas. Des individus ont été et sont toujours brisés et retournés par des tortures d’une violence rare, comme le caisson d’isolation sensorielle, la privation de sommeil, des simulations de noyade ou de la musique en boucle, à forts décibels. Ceci sous toutes les latitudes. Je rappelle qu’en 2015, un immense scandale a entaché la prestigieuse Société américaine de psychologie (APA), reconnue coupable d’avoir couvert des «interrogatoires musclés» dans des prisons de la CIA en Afghanistan, en Irak et à Guantanamo au lendemain des attentats du 11 septembre 2001… Ce qui tient du fantasme, c’est le côté subliminal de ces inductions. Programmer une personne de sorte à ce qu’elle accomplisse un meurtre sous le coup d’une simple stimulation visuelle ou auditive, c’est de la science-fiction! Le conférencier Daniel Pick, de l’Université de Birkbeck, parlera d’ailleurs autant du lavage de cerveau que de la fascination qu’il exerce sur les esprits.

Et puis, en juin, vous abordez un ultime domaine, lui aussi fascinant, celui des rêves. Avec, à nouveau, cette idée de contrôle…

Tout d’abord, la professeure Jacqueline Carroy, de l’Ecole des hautes études de sciences sociales, à Paris présentera les différences de lecture des rêves à travers les âges. Aristote, par exemple, considérait que les rêves étaient la résultante de ce qui se passait dans la journée et n’avaient rien à voir avec une prémonition ou message divin. Une vision reprise et augmentée au XIXe siècle par le savant rêveur Alfred Maury, qui soutient que le rêve est produit par les sensations internes. Quant à Freud, il est célèbre pour sa thèse selon laquelle le rêve mêle événements vécus et éléments refoulés dans le psychisme profond de l’inconscient. Il sera aussi question des techniques aptes à contrôler nos rêves, comme celles imaginées par l’un des pionniers de l’onirologie, Hervey de Saint-Denis (1822-1892), et qu’on peut toujours utiliser aujourd’hui.

Enfin, la professeure Daniela Jopp, de l’Institut de psychologie de l’UNIL, présentera un phénomène qui vient d’être identifié et est assez spectaculaire: les rêveries diurnes compulsives. Il s’agit de rêves éveillés qui saisissent des individus en pleine journée sans crier gare et perturbent leur concentration. C’est nouveau, et les récits des personnes touchées – qui sembleraient bien plus nombreuses qu’imaginé au départ – sont très troublants.

Un dernier mot encore sur cette obsession du contrôle, conscient ou inconscient. Pourquoi l’homme occidental est-il tant préoccupé par cet aspect?

Parce que toute notre philosophie est basée sur les concepts de liberté et du libre arbitre, et qu’il s’agit d’en mesurer les limites dans la réalité. Contrairement à Sartre qui dit que l’être humain est libre et souverain dans tous ses choix, Burrhus Frederic Skinner, psychologue phare aux Etats-Unis (1904-1990), estime que l’homme est par définition conditionné et qu’il vaut mieux «choisir sa prison» à travers l’autocontrôle plutôt que subir un contrôle extérieur. Il a même écrit un livre qui imagine une société utopique où tout est réglé au mieux pour que l’harmonie règne entre ses membres et ce livre a donné naissance à de vraies communautés behaviouristes dans le Nouveau-Mexique. Certains l’ont accusé de cryptofascisme avec cette limitation programmée, mais ses théories ont beaucoup de succès en Amérique du Nord et expliquent en partie, dans l’imaginaire collectif, pour cette fascination pour le contrôle.


Cycle de conférences: La conscience sous contrôle, mardis du 27 février au 5 juin, Musée de la main, Lausanne, à 18h, entrée libre. www.museedelamain.ch

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