C’est une histoire qui commence comme un conte et qu’a reprise maintenant le cinéma. Vénérable, vieille jument pur-sang, et Tyrol II, trotteur sans envergure, furent unis par un modeste éleveur de Gironde. De leur étreinte naquit en 1975 Jappeloup, disgracieux poulain destiné à courir les hippodromes. Il se révèle trop lent pour la course, mais son éleveur et sa cavalière lui soupçonnent un don pour le saut d’obstacles et tentent de le présenter, à 4 ans, à un jeune Français qui brille sur les paddocks: Pierre Durand. Jappeloup est alors à peine plus grand qu’un poney, plus efflanqué qu’une vieille chèvre et aimable comme un pitbull. Pierre Durand ne consent même pas à s’asseoir dessus. Ce n’est qu’un an plus tard, après l’avoir vu sauter en concours, qu’il acquiert ce diamant à l’état brut.

Les podiums vont très vite s’accumuler et former un des palmarès les plus imposants du saut d’obstacles. De son titre de champion de France décroché à seulement 7 ans en 1982, à sa médaille d’or de champion du monde par équipes obtenue en 1990, le génial Jappeloup va tout gagner. Ce tout petit cheval de 1m58 survolera pendant presque dix ans des obstacles plus hauts que lui.

La légende de Jappeloup est pourtant née d’un échec retentissant. Le caractère bouillonnant et autoritaire du petit hongre n’a alors d’égal que celui de son cavalier. «On se ressemblait trop, se souvient Pierre Durand. C’était mon alter ego.»

Le Français est un amateur qui ne rêve que des Jeux olympiques. En 1984, malgré le jeune âge de sa monture et son inimitié avec le sélectionneur Marcel Rozier, il est sélectionné pour les Jeux de Los Angeles. Nous sommes le 7 août et, sur le sable brûlant de Santa Anita, les cravaches tricolores ambitionnent un podium dans la compétition par équipes. Pierre Durand est le dernier à prendre le départ et pour rattraper la déconfiture de ses coéquipiers, il doit réussir un sans-faute.

Le parcours est interminable, énorme, terrifiant. Jamais un constructeur n’oserait aujourd’hui bâtir des montagnes pareilles. Jappeloup est sans faute après huit obstacles, quand son cavalier relâche son attention avant une étroite barrière. La distance est mauvaise. Pierre Durand veut y croire, mais son petit hongre plante les freins, projetant son cavalier dans les barres et arrachant sa bride. L’image du diablotin noir galopant à bride abattue nue tête dans l’enceinte olympique tandis que son cavalier quitte le paddock à pied sous les rires de 36 000 spectateurs fera le tour du globe en mondovision.

Tantôt conquérant, tantôt craintif, respectueux des barres jusqu’à l’excès, Jappeloup manque de confiance en lui. Son cavalier le qualifie volontiers d’autiste. Ce n’est qu’après une sérieuse remise en question et une tentative de vente ratée que Pierre Durand réussira à véritablement comprendre son cheval. «J’ai fait l’effort d’aller vers lui et de tisser un véritable lien affectif, raconte-t-il. C’est là qu’il s’est ouvert.» Nous sommes en 1985 et les résultats deviennent plus réguliers. Mais jusqu’à la fin de sa carrière, le cavalier vouera un soin infini au mental de sa monture.

En 1988, au milieu du stade de Séoul survolté, Pierre Durand accrochera enfin la médaille d’or olympique autour du cou de son petit cheval pour un tour d’honneur d’anthologie.

«Jappeloup était un cheval improbable, impossible, mais son aura vient aussi de son opposition avec le blanc Milton», rappelle Alban Poudret, rédacteur en chef du Cavalier romand et auteur d’un livre sur le destin croisé des deux champions. Né deux ans après le petit selle français, Milton est son exact opposé. Régulier, flegmatique il porte haut les couleurs de l’Angleterre sous la selle de John Whitaker. L’ange blanc et le diable noir se livreront des combats épiques et désespérés. Si John gagne à Bordeaux, Pierre s’impose à Londres. Ils se disputeront jusqu’à la dernière seconde le titre européen en 1987 à Saint-Gall. Il sera pour le Français.

Jappeloup est plus qu’un cheval, c’est une rock star. En 1988, après sa médaille olympique, il est invité sur le plateau de TF1 pour le journal de 13h. La même année, une fête est donnée en son honneur à Puidoux. «Nous avions organisé une tournante avec d’anciens champions olympiques, se souvient Alban Poudret. Jappeloup ne sautait pas, mais nous lui avions monté un box avec des tentures rouges dans la cour du manège. Tout le monde allait admirer ce cheval, se prosterner devant lui. Certains n’osaient même pas le toucher.» Durant les concours, les spectateurs pressent souvent la groom de Jappeloup de leur donner quelques crins restés dans la brosse. Au célèbre concours d’Aix-la-Chapelle, où il n’a jamais réussi à s’imposer en individuel, il est le premier cheval étranger à avoir une rue à son nom.

La plus grande admiratrice de Jappeloup fut une Fribourgeoise âgée et handicapée du nom de Paulette. «En 1983, à Genève, j’ai reçu un pli urgent juste avant mon entrée en piste, se souvient Pierre Durand. C’était une enveloppe orange contenant un petit tricot de laine et une lettre de cette dame qui était tombée amoureuse de Jappeloup en le voyant à la télévision. A dater de ce jour et jusqu’à la fin de sa carrière, elle m’a envoyé sur chaque concours important une lettre tantôt flatteuse, tantôt critique, et un de ces petits tricots de couleur vive. Je les accrochais sur le montant gauche de la bride pour qu’ils me portent bonheur.»

Après avoir réalisé son rêve olympique, Pierre Durand n’est plus aussi motivé. Il obtient toujours de belles performances en salle comme à l’extérieur, remporte d’autres médailles d’or, mais le cœur n’y est plus. Il organise en 1991 une tournée d’adieu pour son petit cheval qui s’achèvera au pied de la tour Eiffel.

Personne ne verra vieillir Jappeloup. Quelques semaines après sa mise à la retraite, il meurt dans son box d’une crise cardiaque. «J’ai une explication pour ça, mais elle est un peu mystique, dit Pierre Durand. Ce cheval était un envoyé du ciel et une fois sa mission terminée, il est parti. C’était dans son tempérament facétieux de prendre ainsi le contre-pied des choses. Il y avait la main de Dieu derrière ce cheval.»

Aujourd’hui, le propriétaire de Jappeloup, son éleveur et les producteurs du film se disputent devant la justice l’utilisation du nom de cette légende du saut d’obstacles. Quant au petit cheval, il est enterré dans son parc de Saint-Seurin-sur-l’Isle et chaque année depuis 22 ans, à la date de sa mort, il reçoit des lettres et quelques fleurs des fans qu’il a fait rêver.

«Ce cheval était un envoyé du ciel et une fois sa mission terminée, il est parti»