Si Indiana Jones avait existé, il aurait pu s'appeler Eugène Boban, antiquaire au regard noir qui écuma le Mexique dans les années 1860. Ou Mike Mitchell-Hedges, écrivain fumeur de pipe qui joua les explorateurs en Amérique centrale au début du XXe siècle. Ces aventuriers sont les principaux découvreurs des têtes de mort taillées dans le quartz dont s'inspire le film de Steven Spielberg, Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, qui sort en Suisse le 21 mai.

Longtemps, ces objets au rictus sarcastique et au regard vide ont été considérés comme d'antiques chefs-d'œuvre aztèques représentant Mictlantecuhtli, le Maître de la mort. Le British Museum, la Smithsonian Institution de Washington et le Musée du quai Branly à Paris en possèdent des exemplaires. D'autres ont été répertoriés dans des collections privées, portant le nombre de crânes connus à douze.

Mais, détail suspect, aucun objet similaire n'a été découvert lors de fouilles archéologiques. Les crânes de cristal sont simplement apparus à partir de 1878, lorsque l'explorateur Alphonse Pinart, qui l'avait achetée à Eugène Boban, fit don du premier exemplaire au musée du Trocadéro. Mike Mitchell-Hedges prétend avoir trouvé le sien sur une pyramide au Bélize, mais l'a plus probablement acheté aux enchères en 1943.

Au fil des ans, ces sculptures imposantes - le crâne de Washington pèse 14 kilos - ont fait naître leur propre légende. On prétend qu'elles pourraient parler et chanter. Elles auraient été conservées dans une grande pyramide, avant d'être dispersées. Conférenciers et auteurs plus ou moins farfelus leur prêtent des origines atlantes et les lient aux Templiers, ou aux sociétés secrètes qui dirigeraient le monde.

Lignes mystérieuses

Le mythe commence à s'effondrer en 1992, lorsque la Smithsonian Institution reçoit son crâne par la poste, dans un colis anonyme. Intrigué, le musée fait examiner la pièce. Elle révèle des lignes de polissure jugées trop régulières pour avoir été faites avec les outils primitifs des peuples précolombiens. En 1996 et 2004, des traces identiques sont découvertes sur le crâne de Londres.

Le mois dernier, enfin, le Musée du quai Branly déclare que son exemplaire a probablement été fabriqué à la fin du XIXe siècle. Comme l'a expliqué mercredi Yves Le Fur, directeur adjoint des collections du musée, l'objet présente des «marques droites et parfaitement espacées, qui apportent la preuve de l'utilisation d'une roue de polissage moderne». Selon lui, l'expertise n'a pas été réalisée plus tôt parce que le Musée de l'homme, précédent propriétaire du crâne, jugeait «impensable» qu'il puisse être faux.

Si les crânes ne sont pas précolombiens, d'où viennent-ils? Les experts n'ont encore que des conjectures. Eugène Boban, l'antiquaire qui avait amassé une collection de 1463 objets mexicains, est soupçonné d'avoir fait fabriquer les crânes de Paris et de Londres par des artisans d'Idar-Oberstein, ville allemande où la taille des pierres précieuses se pratique depuis des siècles.

Selon Rudolf Distelberger, ancien directeur au Musée des beaux-arts de Vienne, le quartz du crâne parisien présente des occlusions typiques des Alpes suisses, en particulier du massif du Gothard. Un examen cristallographique devrait permettre de vérifier prochainement cette hypothèse.

Mais le fait que ces objets soient modernes ne veut pas dire qu'ils sont sans valeur. L'expertise scientifique, estime Yves Le Fur, n'annule pas le «pouvoir d'enchantement» qui émane des douze têtes de mort. «Spielberg a pris cette histoire parce qu'elle est très féconde pour l'imaginaire», note-t-il. Et le folklore New Age qui continue d'entourer les crânes montre que, malgré son rationalisme, l'homme moderne reste assoiffé de mythe.