Bien loin des atmosphères feutrées qui lui sont chères, Monaco la discrète se prépare à affronter la semaine prochaine le procès le plus médiatisé de son histoire. Sous le regard du monde entier, elle devra étaler au grand jour les circonstances étranges qui ont causé, le 3 décembre 1999, la mort par asphyxie d'Edmond Safra, l'un des hommes les plus riches du monde, et de son infirmière, Vivian Torrente, dans l'un des lieux les plus sécurisés du monde. Préparé depuis trois longues années, le procès de Ted Maher, l'infirmier américain qui a avoué avoir mis le feu à une corbeille à papier dans le duplex du milliardaire et causé l'incendie mortel, risque bien de mettre un terme aux rumeurs les plus folles qui ont circulé autour du décès de ce banquier d'origine syrienne. Car malgré le mystère cultivé par Edmond Safra, malgré la fascination provoquée par la puissance de cette richesse et par des personnages aussi flamboyants et tragiques que Lily Safra, la veuve, malgré un scénario de tragédie grecque sur fond de superproduction hollywoodienne, les faits restent les faits. Et ce sont ces faits, ainsi que la personnalité complexe de Ted Maher, qui seront examinés devant le Tribunal criminel de Monaco, le 21 novembre prochain.

Cette nuit de décembre, vers 4 heures du matin, Ted Maher, récemment engagé comme infirmier auprès d'Edmond Safra, atteint de la maladie de Parkinson, échafaude une étrange mise en scène pour gagner, affirmera-t-il, la reconnaissance de son patron – qui le paie par ailleurs royalement (1000 FS par jour) – et jouer les héros en simulant une attaque de l'appartement aux allures de bunker qu'occupe le couple aux deux derniers étages de l'immeuble «La Belle Epoque». Selon la police, Maher s'est poignardé avec son couteau à l'abdomen et à la cuisse, qu'il a pris soin d'anesthésier, avant de faire savoir haut et fort qu'il était agressé par deux individus masqués et d'enjoindre à Edmond Safra, qui pouvait à peine marcher, et à l'infirmière Vivian Torrente de se réfugier dans une pièce protégée dont l'entrée est dissimulée. Il leur laisse son téléphone portable. Mais avant de descendre au rez-de-chaussée pour donner l'alerte au veilleur de nuit, il met le feu à une corbeille à papier qu'il place sous l'alarme incendie. Edmond Safra appelle immédiatement sa femme Lily, qui occupe une autre aile, pour qu'elle se mette à l'abri des prétendus agresseurs. Elle réussira à sortir sans problème et communiquera plusieurs fois avec son mari par téléphone. Vivian Torrente appellera elle aussi une collègue de travail. Alertés peu après 5 heures du matin, la police, puis les pompiers ne parviendront que deux heures plus tard jusqu'aux corps sans vie d'Edmond Safra et de son infirmière, asphyxiés dans la pièce où ils s'étaient réfugiés, piégés par le feu. Arrivés une demi-heure plus tôt, ils les auraient trouvés vivants.

Ce n'est que trois jours après le drame que Ted Maher avouera son acte. Trois jours durant lesquels les plus folles hypothèses ont été échafaudées autour de la mort du banquier, entre mafia russe et terroristes palestiniens. Ces hypothèses n'auront pas leur place au procès. Les différentes parties civiles, constituées de Lily Safra d'une part, de Joseph et Moïse Safra, les frères d'Edmond, d'autre part, et de la famille Torrente, l'ont clairement affirmé: elles ne veulent connaître que l'enchaînement exact des faits et les motivations de l'infirmier, dont les multiples déclarations restent, aujourd'hui encore, contradictoires. Accusé d'avoir bouté un feu susceptible de se propager et de créer un danger, un crime passible de la réclusion à perpétuité selon la législation monégasque, ce dernier va devoir expliquer son geste. On sait aujourd'hui que ce citoyen américain, originaire de l'Etat de New York, sous l'apparence solide d'un ancien militaire et malgré d'évidentes capacités professionnelles, était un homme au psychisme fragile, joueur et grand consommateur d'anxiolytiques, qui s'était mis à dos l'infirmière en chef de l'équipe médicale d'Edmond Safra. Dans le dossier qu'il avait présenté lors de son engagement, rien ne laissait deviner ces failles. Son casier judiciaire n'était pourtant pas vierge – un an avec sursis pour vol et destruction de propriété – et son premier mariage avait abouti à un divorce pour mauvais traitement et usage de drogue. D'anciens voisins aux Etats-Unis l'ont aussi décrit comme violent et irascible.

Rétrospectivement, la décision de placer un tel homme dans l'intimité d'Edmond Safra aura été l'erreur fatale. Malgré de «sérieuses vérifications», rien n'a été soupçonné. Il faut dire que Ted Maher avait été recommandé au financier pour avoir rendu à son propriétaire, un ami des Safra, une caméra de prix qu'il avait trouvée dans l'hôpital où il travaillait. «Son instabilité ne nous est apparue qu'après l'accident», a indiqué Marc Bonnant, avocat de la veuve et ami de longue date d'Edmond Safra.

Au-delà du cas Maher, quelques interrogations demeurent. Pourquoi la police et les pompiers ont-ils mis deux heures avant de parvenir jusqu'au banquier et à son infirmière? Ont-ils été ralentis par les mensonges de Ted Maher, croyant avoir affaire à un commando armé, ne découvrant le feu que plus tard, ou ont-ils aussi fait preuve de désorganisation? Pourquoi ont-ils empêché le garde du corps d'Edmond Safra de monter à l'étage? Dans une cité qui compte un policier pour soixante habitants et qui vit de sa sécurité, ces questions restent problématiques.

D'autres énigmes devraient aussi se dénouer au cours du procès. Pourquoi les caméras de sécurité n'ont-elles rien montré? La combustion du feu a-t-elle été accélérée par un liquide inflammable, comme l'affirment certains experts? La porte de l'appartement était-elle verrouillée ou pas? Jean-Charles Gardetto, avocat des frères Safra, pointe aussi quelques éléments que l'instruction n'a pas retenus comme essentiels. A qui appartenait le pied de biche découvert sous la fenêtre d'Edmond Safra? D'où vient l'ADN masculin retrouvé sous les ongles du financier? Les contusions sur la nuque de Vivian Torrente étaient-elles anciennes? Pourquoi l'appartement était-il en grand désordre? «Certaines questions ne seront pas posées, et c'est dommage, explique-t-il. Même si elles ne remettent pas en cause le rôle central de Ted Maher.»

Trois ans après, les rumeurs se sont pratiquement tues. Mais l'invraisemblable concours de circonstances de ce drame peine encore à convaincre de nombreuses personnes. Comme si l'absurdité des faits ne pouvait correspondre à l'importance de l'individu qui en est mort. Réponse au procès. Peut-être.