L'affaire a pris sa dimension officielle le 11 septembre 2001. A cette date, les regards sont tournés de l'autre côté du monde, vers l'Amérique horrifiée par l'effondrement de ses tours new-yorkaises. En Suisse, le public apprend les faits de celui déjà surnommé «l'infirmier de la mort». Ce jeune homme, dont le procès se tient vendredi dans le canton de Lucerne, avoue avoir mis un terme à la vie de 27 personnes âgées. Le tout dans plusieurs centres médico-sociaux de Suisse centrale où il a été actif durant les six dernières années. Du jamais-vu en Suisse.

En raison de son ampleur, l'événement prend très vite une résonance internationale, par médias interposés. En réalité, l'affaire n'est pas vraiment nouvelle. A la fin du mois de juin 2001 déjà, les premiers soupçons sont réveillés par une succession troublante de décès dans la division pour femmes souffrant de démence sénile dans le home d'Eichhof à Lucerne. Le médecin de l'établissement sonne l'alarme. Quelques semaines plus tard, la police fait savoir qu'un jeune homme, alors âgé de 32 ans, a avoué le meurtre de neuf patients. Or l'enquête, qui s'intéresse aux autres lieux d'activité de l'infirmier, révèle que celui-ci n'en est pas à son coup d'essai. Depuis 1995, la liste des victimes n'a cessé de s'allonger; le tout dans des établissements des cantons de Schwyz, Lucerne et Obwald. Les victimes, pour la grande majorité des femmes, étaient âgées de 66 à 95 ans.

Très vite, la thèse de l'euthanasie est écartée par les milieux concernés, qu'il s'agisse de la justice ou des professionnels de la santé. Pour établir les faits présentés en janvier 2004 au public, les légistes de l'Institut de médecine légale de Zurich se sont penchés sur les dossiers de 142 personnes décédées dans les homes où l'infirmier a travaillé. Conclusion: «l'infirmier de la mort» a, avant de les étouffer en leur recouvrant la tête d'un sac en plastique ou d'un tissu, administré un sédatif à la plupart de ses victimes, toutes malades lors des faits.

Quatre ans après, c'est devant le Tribunal criminel de Lucerne que ce trentenaire va connaître son devenir. Emprisonné à Krienz, il doit répondre de cinq assassinats, 19 meurtres et trois tentatives de meurtre. Dans les cinq cas d'assassinat, le procureur a décelé des sentiments négatifs à l'encontre des patients, dans les trois derniers cas, le lien entre les gestes de l'infirmier et la mort du patient n'a pu être prouvé avec certitude. Le procureur Horst Schmitt a requis 17 ans de réclusion. A l'approche du procès, qui devrait durer une journée et dont le verdict est attendu début février, la défense refuse à toute déclaration.

L'infirmier, en pleine possession de ses moyens lors des faits, est originaire de Suisse centrale. C'est en Allemagne qu'il a passé une longue partie de sa jeunesse et qu'il a effectué un apprentissage d'électronicien. De retour en Suisse, il a suivi dès 1992 une formation d'infirmier. Selon une camarade de classe interrogée par le SonntagsBlick lors de la découverte des faits, le jeune homme était comme «fasciné par la mort». Lui-même, au-delà de la compassion et de «l'amour du prochain», a parlé, pour expliquer ses gestes, de patients trop lourds pour lui. Et dont la mort l'a «soulagé», voire «libéré».

L'intérêt qu'a réveillé cette affaire, notamment en France où l'on se souvient de l'infirmière Christine Malèvre, accusée d'avoir tué six malades incurables entre 1997 et 1998, oblige la tenue exceptionnelle du procès de vendredi dans une salle d'Emmenbrücke. Simon Kopp, porte-parole du Ministère public lucernois: «Nous attendons entre 300 et 500 personnes. Il y aura des familles des victimes et nous devons compter sur la présence des médias internationaux.»

Au-delà des faits, l'affaire a réveillé un débat sur la formation du personnel dans les centres de soins, souvent menacés de surcharge. En réponse aux reproches de manque de professionnalisme, des mesures ont été prises dans les centres d'Obwald et de Lucerne pour intensifier la formation complémentaire. «Cet événement a provoqué de nombreuses remises en question, notamment sur le manque d'écoute face aux charges endossées par les aides-soignants», explique Hansueli Mösle, président de Curaviva, l'association des homes et institutions sociales. Surtout que l'infirmier meurtrier a aussi évoqué le surmenage pour expliquer ses actes. Du coup, les autorités lucernoises et les établissements concernés par ces meurtres se retrouvent sous pression. Le fils d'une victime a déposé une plainte contre le home de Eichhof mais aussi contre la police criminelle et le juge d'instruction: n'y aurait-il pas fallu intervenir plus rapidement au vu des soupçons nés à l'encontre du jeune homme? L'histoire n'a pas dit son dernier mot.