«C'est injuste!» – «Tu n'as que ce mot à la bouche», lui disait son père qui ne comprenait pas pourquoi sa fille apprenait le latin. Gisèle Halimi en avait besoin pour devenir avocate. «A l'origine c'était pour me défendre, ensuite pour défendre les autres qui, comme moi, souffraient: les femmes victimes de discrimination; l'Algérie victime du colonialisme.» Tenant la justice en très haute estime et faisant sienne la phrase de Lacordaire – «Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit» –, l'«avocate irrespectueuse», comme elle s'est baptisée, n'a cessé de croire à son projet d'origine: changer le monde en plaidant. De passage à Genève pour les Rencontres du Richemond («Droits de l'homme: femmes y compris?»), elle vient de publier L'Etrange Monsieur K. Elle y relate le procès en 1977 de Youcef K., un ouvrier algérien condamné, à tort, à vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre d'une vieille dame. Victime d'une machination policière, Monsieur K. verra sa peine suspendue, un an plus tard, par Alain Peyrefitte, alors garde des Sceaux. L'homme sera libéré mais son procès jamais révisé. Pour en arriver là, il aura fallu une grève de la faim et de la soif du prisonnier K., l'obstination inspirée de son avocate et le soutien inconditionnel d'un groupe d'intellectuels et d'artistes, parmi lesquels Roland Barthes, Michel Foucault, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Guy Bedos, Françoise Sagan, Maxime Le Forestier, Miou-Miou, Julien Clerc, Simone Signoret, Yves Montand, et surtout Claude Mauriac à qui le livre est dédié.

Le Temps: Ce qui est frappant dans L'Etrange Monsieur K, c'est le mélange des genres. Il s'agit à la fois de la reconstitution d'un procès, d'une sorte d'autobiographie et de la chronique d'une époque, les années 70.

Gisèle Halimi: Dans ma vie, tout a été mélangé. Je suis incapable de dissocier mon existence, mon travail et mes combats. C'est le lot de toutes les femmes que de transgresser la règle de la séparation des genres. Nous sommes «globales», nos vies sont tellement multiples que nous ne pouvons être qu'entières. Je l'ai dit souvent: quand j'entre dans le prétoire, j'emporte ma vie avec moi. Cette «globalisation» ne va pas sans un fond de culpabilité atavique – le fait d'être «dehors» plutôt que «dedans» – mais c'est aussi une grande force.

– Vous dites croire au rôle culturel de la justice grâce à des procès-explications plutôt qu'à des procès-expiations. En quoi celui de Monsieur K. est-il exemplaire? Ce n'est pas la première fois qu'un innocent est condamné…

– Ce qui est exemplaire, c'est la combinaison de plusieurs paramètres: 1. le déroulement arbitraire de la mise en accusation; 2. la démonstration en cours de procès que la police a fabriqué les preuves; 3. le danger que représente pour la démocratie, une justice qui se met au service de la police et la couvre. Enfin, la suspension de la peine sans révision du procès. Cette décision, légale, n'avait jamais été appliquée auparavant, ni depuis. Elle reste sans précédent dans l'histoire de la justice. Je crois, que cela a fait beaucoup de mal à cet innocent, un mal irréversible.

– Il y a aussi la mobilisation exceptionnelle des intellectuels de l'époque, leur courage physique, leur audace à défier la police. Dans votre livre, vous regrettez que cette «violence contre la violence de l'injustice» ait disparu; que les intellectuels n'osent plus. Que leur reprochez-vous?

– Les intellectuels d'aujourd'hui défendent des causes consensuelles, «exotiques», qui ne dérangent personne et ne remettent pas du tout en question notre pouvoir. On peut tout dire sur Poutine, on ne risque rien. La preuve? Cela fait très longtemps que je n'ai pas été tabassée (rires). La surmédiatisation n'a pas arrangé les choses: aujourd'hui, dès que des intellectuels signent une pétition, ils convoquent toutes les télévisions. Leur combat est devenu respectueux.

– Vous avez été fréquemment menacée, notamment pendant la guerre d'Algérie. Avez-vous eu peur parfois pour votre vie?

– Sur le moment, jamais! Je suis une obstinée. Quand j'ai décidé quelque chose, le reste est flou, sans importance. On ne craint rien quand on ne sait pas: je ne savais pas, par exemple, que le général Aussaresses avait programmé mon enlèvement et ma liquidation. Je l'ai découvert en lisant son livre. Je n'ai eu peur que pour mes enfants, dont je me suis séparée pendant une période pour ne pas les mettre en danger.

– Vous avouez que vous n'aimiez pas vraiment Monsieur K. au début. Faut-il apprécier son client pour le défendre?

– Je dis qu'il y avait une barrière entre lui et moi. Il n'y a rien de plus angoissant pour un avocat qu'un innocent, un innocent qui ne veut pas parler. Pour défendre sa dignité d'homme, il était prêt à mourir. Ça m'a bouleversée. Il est devenu une obsession pour moi.

– Plaider pour changer la société, dites-vous. Quelles sont vos plus belles victoires?

– La bataille pour l'abolition de la peine de mort en 1981 que j'ai menée comme députée. C'est inoubliable! Mais aussi tous les droits obtenus pour les femmes, dont celui, essentiel, de disposer d'elles-mêmes; la lutte contre le viol qui est une manière de tuer la femme dans la femme, et le combat pour la parité. Je suis convaincue que tout ce qui fait avancer les femmes fait avancer la société dans son entier et renforce la démocratie.