Un regard, un geste, une odeur, un détail. Au-delà des mots, les entretiens font émerger ce qui est insaisissable. Comme d’autres secteurs, le nouveau coronavirus a bouleversé nos pratiques en tant que journalistes. Parmi elles, les interviews en face-à-face avec nos interlocuteurs. Interdites lors de la première vague par notre direction, elles se raréfient actuellement à la suite des nouvelles mesures sanitaires. C’est pourtant une des bases de notre métier.

Ces rencontres sont retranscrites dans nos pages de plusieurs façons. Sous la forme classique d’un «questions-réponses», sous forme de citations dans un article, ou encore paraphrasées pour réaliser le portrait de l’interviewé. La manière dont s’est déroulée l’interview peut transparaître dans l’article et a bien souvent son importance. Mais difficile de décrire l’attitude de son interlocuteur après une conversation téléphonique, ou l’ambiance de son lieu de travail en l’observant en visio.

Des banalités nécessaires

En fouillant dans les archives de la presse, on peut noter la mention «par téléphone» sous des articles du Journal de Genève ou de la Gazette de Lausanne. Une précision qui a disparu alors que les moyens techniques pour réaliser une interview à distance se sont multipliés: vidéoconférences, appels téléphoniques, messages vocaux, e-mails, SMS, etc.

Quand les moyens, le temps et les conditions sanitaires le permettent, nous privilégions toujours les entretiens de visu. «La rencontre induit une proximité et une forme d’intimité, souligne Valère Gogniat, chef de la rubrique Economie et Finance. Ce climat de confiance permet bien souvent d’avoir plus d’informations.»

Des questions auxquelles nous n’aurions pas pensé peuvent ainsi être posées. «Le téléphone, surtout avec une personne que l’on ne connaît pas, ne laisse pas la place à des échanges de banalités qui permettent de briser la glace. On entre tout de suite dans le vif du sujet», précise Valère Gogniat.

Un face-à-face, mais cadré

Dans le cadre d’un portrait, l’entretien alimente la description autant que l’échange verbal. «La rencontre avec un artiste peut changer la perception que nous avions de son œuvre», pointe Stéphane Gobbo, chef de la rubrique Culture. Le temps que les acteurs ou musiciens accordent aux différents journalistes s’est réduit ces dernières décennies. Ce moment de confrontation est d’autant plus important pour raconter ce qui était jusque-là imperceptible.

«Par exemple lors de festivals, il n’y a pas souvent la possibilité d’étendre le sujet de l’entretien au-delà du film défendu», observe-t-il. Chargés de communication et agents cadrent les interviews. Le journaliste choisit de respecter, ou non, ces demandes. «Le face-à-face permet parfois de s’en éloigner, souvent à l’initiative de la personne interrogée, parce que le climat instauré se prête justement à la confidence», ajoute-t-il.

La distance et le temps

L’entrevue favorise un échange plus riche, mais elle est parfois impossible – et ce bien avant le Covid-19. C’est notamment le cas pour les sujets internationaux, où les interlocuteurs sont disséminés aux quatre coins du monde. «La plupart du temps, les entretiens téléphoniques sont réservés aux experts, explique Marc Allgöwer, chef de la rubrique internationale. Dans ce cas, il n’est pas nécessaire de rencontrer la personne, parce que sa parole n’est pas mise en cause de la même manière que le serait par exemple celle d’un responsable politique.»

Les rencontres physiques ont lieu lorsque nous sommes envoyés spéciaux ou par le biais de nos correspondants. «Les sujets sur la Genève internationale nous permettent également d’interviewer des personnes en poste au sein d’institutions ou organisations internationales à Genève ou d’attraper des personnalités qui sont de passage en Suisse», détaille-t-il.

Comme tout un chacun, le journaliste s’est adapté à ces nouvelles contraintes. Nos interlocuteurs aussi. Les discussions à distance durent plus longtemps, les visios sont récurrentes et on fixe spontanément plus de rendez-vous qu'auparavant. Côté banalités échangées, l’isolement, le télétravail et la pandémie restent les principaux sujets abordés avant de parler de l’essentiel.