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Moeurs

L’intimité masculine, sans tabou, ni trompette

Les années 1960 ont sonné l’avènement du sexe pour tous, en toute liberté? Jacques André, psychanalyste, observe que les mâles ont plus perdu que gagné

69 année érotique, susurrait le couple Birkin-Gainsbourg au seuil des années 70, célébrant le sexe en liberté et la symétrie dans le plaisir. Jacques André, psychanalyste, préférerait sans doute fredonner «Je n’ai besoin de personne en Harley-Davidson» pour résumer le modèle sexuel lancé durant cette période libertaire. Car le spécialiste est formel: si les femmes, telle la fascinante Brigitte sur son terrible engin, ont gagné en indépendance et en puissance, les hommes, eux, ont plutôt perdu en confiance. Jusqu’à souffrir d’un réel complexe d’infériorité devant tant de délices offerts et non gagnés. Un cliché, cette idée de la superwoman qui inhibe son chéri en manifestant un trop grand appétit? Pas tant que ça, assure Jacques André dans La Sexualité masculine, ouvrage passionnant qu’il vient de publier dans la collection «Que sais-je?».

Dans ce tour d’horizon basé sur vingt-cinq ans de pratique psychanalytique, l’auteur observe qu’«on peut être un fervent défenseur et militant des droits de la femme et ne parvenir à éjaculer que si sa femme est en levrette». «L’inconscient fait de la résistance, il est politiquement incorrect», ajoute cet observateur privilégié des pannes masculines. Les 40 dernières années n’ont pas libéré que la féminité des femmes. Elles ont aussi libéré la féminité des hommes, rendant leur sexualité plus complexe. Des draps froissés au divan, de l’assaut au fiasco, visite de l’intimité masculine sans tabou, ni trompette.

Samedi Culturel: Dans votre livre «La sexualité masculine», il est beaucoup question de l’angoisse actuelle des hommes face aux femmes. Pourquoi tant de peur et de sentiment d’impuissance?

Jacques André: Parce que les rapports de force ont basculé. Avant la libération sexuelle, quand un homme séduisait une femme, souvent inexpérimentée, il ne subissait pas de pression quant à ses performances. Aujourd’hui, l’homme doit «assurer», car la femme a des attentes légitimes, vu les expériences qu’elle a déjà accumulées. Prenez les préliminaires. Avant les années 60, les caresses buccales étaient considérées comme scandaleuses. Les femmes qui acceptaient ces pratiques passaient pour des prostituées ou, au moins, pour des filles faciles. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Un homme qui ne pratique pas de cunnilingus fait office d’ingrat ou d’amant peu généreux. Pareil pour la sodomie. L’inadmissible d’hier s’envisage aujourd’hui. La ligne de démarcation sur ce qui est permis ou non s’est déplacée, et cette évolution plonge beaucoup d’hommes dans la confusion. Pour faire simple, les hommes sont perdus car ils ne peuvent plus distinguer la femme-maman qu’ils aiment et respectent, de la femme-putain qu’ils désirent, mais condamnent.

Toujours cet antagonisme entre la maman et la putain? N’a-t-on pas dépassé cet archaïsme aujour­d’hui? N’admet-on pas que le plaisir érotique peut se conjuguer avec un amour sincère?

Un constat tout d’abord: contrairement aux schémas sociaux et politiques qui évoluent, l’inconscient est archaïque. Ce qu’il se passe dans le tréfonds de l’être humain appartient à des schémas ancestraux, à un donné universel et immuable. Or, comme dit Sade, «il n’y a point d’homme qui ne veuille être un despote quand il bande». D’où le culte, là aussi universel, du phallus. Je parle bien du phallus et non du pénis, qui, lui, peut éjaculer avant l’heure ou être victime de panne. Dans toutes les civilisations, d’une manière ou d’une autre, le phallus ou fascinus est l’objet d’adoration. Qui inclut le culte de la fertilité, mais ne se limite pas à lui. Par contre, aucune civilisation ne célèbre le vagin. L’utérus, oui, mais le vagin, lieu du plaisir féminin, est totalement occulté dans les représentations symboliques.

Mais d’où vient ce besoin immuable de domination de l’homme sur la femme?

Il est le fruit de la revanche que l’homme doit prendre sur le premier amour trahi, celui qu’il a forcément porté à sa mère, sans pouvoir le réaliser. Freud l’a très bien constaté. Il écrit: «Pour devenir vraiment libre et de ce fait aussi heureux, l’homme doit avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec sa mère et sa sœur.» Tout sauf simple, donc, mais nécessaire pour dépasser ce stade confus du premier amour déçu qu’il faut venger.

Mais pourquoi la femme, qui, en tant que petite fille, a aussi ressenti un amour déçu pour son père, ne nourrit-elle pas un tel besoin de revanche?

Parce que le lien fille-père est beaucoup moins fort physiquement que le lien garçon-mère. Il est établi que certaines mères connaissent des orgasmes en allaitant leur enfant. Un petit garçon qui traverse cet épisode est forcément marqué, sinon traumatisé par cette vague de désir qu’il provoque malgré lui. Sans aller jusqu’à cet extrême, l’affection quotidienne que prodigue la mère à l’enfant crée un lien plus fort, plus profond que celui que le père entretient avec sa progéniture. La fameuse maxime, un brin goguenarde, «une de perdue, dix de retrouvées» est une pâle consolation du fait, plus certain, qu’une – la mère – est à jamais perdue… Il faut savoir que la sexualité prégénitale ne s’efface pas avec la sexualité génitale. Ainsi, le fiasco – mot que l’on doit à Stendhal! – est entre autres lié au fait que l’homme ne parvient pas à désirer érotiquement la femme qu’il aime, car il l’assimile trop à sa propre mère.

Ainsi, chaque homme doit d’abord dépasser ce fantasme d’inceste initial pour avoir une relation équilibrée?

Oui. Et c’est pour cela que les seconds mariages sont souvent plus réussis que les premiers, qui essuient les plâtres en s’attelant à résoudre ce conflit amour-haine inaugural… Mais il y a aussi ce qui change avec l’époque. Loin de s’affaiblir, le syndrome «toutes des putes!» s’intensifie dans la nouvelle génération. Quand on voit que le premier contact d’un adolescent avec la sexualité consiste en des images pornographiques d’éjaculation faciale ou d’humiliation féminine, ça exacerbe inévitablement le fossé entre désir et respect de l’autre. Ces vidéos renforcent vraiment la haine des femmes et rapprochent d’autant plus l’acte sexuel du viol. Plus généralement, cette représentation de la femme accentue le phénomène de fétichisation, cette manière propre à l’homme de réduire une femme à ses seins, ses pieds, ses cheveux, etc., pour ne pas avoir à l’envisager comme une personne à part entière. Ce traitement est aussi d’une rare violence.

Heureusement, il y a Michelet, le grand historien du XIXe siècle, qui, avant l’enseignement de Freud, a réussi à désirer celle qu’il aimait…

Oui. Dans son Journal, Michelet a de magnifiques pages sur l’appétit sexuel qu’il a pour la femme qu’il aime. Il dit: «La mer, le con de ma femme: mes deux infinis.» Il est parvenu à s’approprier la notion d’inceste inaugural sans la refouler. La qualité de certaines relations amoureuses permettent cette familiarisation, ont cette valeur réhabilitante. La mère continue à être projetée dans l’objet amoureux, mais de manière déplacée, non totalitaire, comme un indice, un signe de ce premier objet d’amour. Ainsi, l’amour et la sexualité peuvent se conjuguer.

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Jacques André, psychanalyste

 

«La Sexualité masculine», Que sais-je?, 2013

 

«Jouir sans entraves!» dit le nouvel impératif. Pourtant, la panne sexuelle n’a rien cédé de ses fréquences

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Le sexe vu par

Baudelaire

«La brute seule bande bien, et la foutrerie est le lyrisme du peuple»

«La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable… Elle est en rut et elle veut être foutue…»

 

Stendhal

«S’il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible… Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violencequ’il est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement un être pour lui semblable à la Divinité»

 

Michelet «Chez celui qui n’est point blasé, le seul contact de la personne aimée, le sentiment de sa chair, ces chastes privautés, tout cela, à chaque instant, tire des étincelles»

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