Vocabulaire

L’intraduisible côté obscur du bien-être

«Gökotta», «xibipíío», «mamihlapinatapai»: comment 400 mots en 62 langues alimentent la deuxième vague de la psychologie positive

Gökotta, mbuki-mvuki, shemomechama: il nous faut ces mots. Gökotta, c’est du suédois; ça signifie, semble-t-il, «se lever tôt pour entendre les premiers oiseaux chanter». Mbuki-mvuki désigne apparemment, dans une langue de la famille bantoue, l’acte supposément jouissif et salutaire consistant à «tomber ses vêtements pour danser sans inhibitions». Shemomechama est un verbe géorgien utilisé, à ce qu’il paraît, pour signaler qu’on mange «au-delà du point de satiété, par pur plaisir».

Ces définitions succinctes sont fournies par Tim Lomas, maître de conférences en psychologie à l’université de Londres-Est (après avoir été chanteur dans un groupe de ska, infirmier psychiatrique et prof d’anglais en Chine), sur la page Web de son projet «Lexicographie positive». On peut étoffer ces explications lapidaires en cliquant sur les liens. On découvre ainsi que la signification de gökotta est détaillée sur trois pages dans un livre paru en octobre dernier (The Greeks Had a Word For It, d’Andrew Taylor): il s’agirait, très exactement, d’une balade matinale en forêt, culminant en un pique-nique dans une clairière, lors de laquelle on espère entendre chanter le coucou, qui vient de rentrer de sa migration saisonnière (car c’est le jour de l’Ascension, quelque part en mai) et qui annonce, encodées pour ainsi dire dans la direction et dans la fréquence de son chant, la bonne ou la mauvaise fortune de la personne qui l’entend. Tout cela tient en un mot: gökotta, justement (prononcé «yeuh-kottah»).

Une bouchée incognito

Intraduisibles, les quelque quatre cents vocables rassemblés par Tim Lomas désignent, dans l’une ou l’autre des 62 langues présentes dans le lexique, des phénomènes sur lesquels l’attention s’arrête rarement si on n’est pas familier de cette langue-là. Songeons-nous au plaisir si particulier de «grignoter quelques menus morceaux de nourriture lorsqu’on croit que personne ne nous regarde» comme le font les Norvégiens, qui appellent cela tyvsmake? Ou au «regard partagé par deux personnes, chacune souhaitant que l’autre déclenche une chose que les deux désirent, mais qu’aucune des deux ne veut amorcer» comme les Yagan de la Grande Île de Terre de Feu, qui appellent cette situation mamihlapinatapai?

De telles listes de mots intraduisibles circulent à vrai dire depuis quelques années: voyez le blog other-wordly.tumblr.com de l’étudiante californienne Yee-Lum, le site betterthanenglish.com, qui invite à faire des «donations de mots», ou le livre The Meaning of Tingo, publié par Penguin Books en 2005. Lomas n’est ni linguiste, ni ethnologue, et son approche manque sans doute quelque peu de rigueur sur ces plans-là. La particularité de son lexique consiste en revanche à en faire un dictionnaire en ligne évolutif (et partiellement contributif), mais surtout à rattacher l’opération à la «deuxième vague de la psychologie positive»: un courant qui entend concourir au bien-être en le déniaisant et en «embrassant le côté obscur de la vie» (c’est le sous-titre de son avant-dernier livre, Second Wave Positive Psychology: Embracing the Dark Side of Life, paru en novembre dernier).

L’effet pervers du positif

Rappel rapide. Prenant le contre-pied d’une discipline dénoncée comme essentiellement tournée vers les «dysfonctionnements, désordres et détresses» de l’esprit, la «psychologie positive» apparaît vers la fin des années 1990. Elle s’attire aussitôt des critiques, qui pointent ses défaillances et ses effets potentiellement pervers. Cette orientation «positive» désigne en effet certains phénomènes comme intrinsèquement souhaitables, d’autres comme éminemment indésirables, sans tenir compte du contexte et des effets réels. «L’optimisme était encensé par exemple comme un bien absolu, et le pessimisme était considéré comme un obstacle au bien-être», explique Tim Lomas. C’est problématique. Car dans la réalité, «l’optimisme peut être dommageable pour le bien-être (en conduisant par exemple à sous-estimer le risque), alors que le pessimisme peut être bénéfique, lorsqu’il pousse à l’adaptation proactive».

Plus grave, «l’accent mis sur la positivité a alimenté une sorte de tyrannie du positif» dans laquelle «on attend des gens qu’ils soient toujours réjouis». Les émotions sombres, qui forment «une partie essentielle de la condition humaine», ont été redéfinies dans la foulée comme des états pathologiques, comme le déploraient en 2007 le sociologue Allen Horwitz et le psychiatre Jerome Wakefield dans un ouvrage marquant, The Loss of Sadness: How Psychiatry Transformed Normal Sorrow into Depressive Disorder («La perte de la tristesse: Comment la psychiatrie transforma le chagrin ordinaire en trouble dépressif»).

Extase et pots cassés

Soucieux de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, les psychologues positifs de la deuxième vague surgissent alors pour «récuser l’idée que le bien-être est nécessairement associé au bonheur» et pour reconnaître qu’il implique, au contraire, «une interaction subtile entre des phénomènes positifs et négatifs». C’est ainsi que le lexique de Tim Lomas inclut le mot kintsugi (qui en japonais désigne, paraît-il, «l’art de réparer de la poterie cassée en utilisant de l’or, ou, métaphoriquement, le fait de convertir nos failles et défauts en quelque chose de fort et beau») et le terme yutta-hey, qui signifierait, en cherokee, «c’est un bon jour pour mourir, quittant la vie à son zénith, partant en beauté».

À cette inclusion de l’indispensable versant obscur du bien-être, le «lexique positif» ajoute une dimension multiculturelle. «En cartographiant les états mentaux positifs qui pourraient être spécifiques à certaines cultures, on ouvre une fenêtre sur les différences culturelles dans la construction du bien-être.» Le pari, c’est qu’en «contribuant à développer le vocabulaire émotionnel», les emprunts mutuels suggérés par le lexique «enrichissent notre expérience du bien-être». On aurait en effet tout intérêt à adopter le mot arabe tarab, indiquant «une extase ou un enchantement induit par la musique». Ou le mot xibipíío des Pirahã d’Amazonie, désignant le plaisir singulier qu’on éprouve à «ressentir la liminalité, c’est-à-dire un phénomène situé aux frontières de l’expérience et de la perception».

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