«Il faut lire la Bible accompagné»

Religion Lire la Bible en entier, une aventure humaine qui souvent s’arrête après la Genèse et l’Exode

Pierre-Marie Beaude propose «La Bible de Lucile», un dialogue épistolaire entre un oncle bibliste et sa nièce qui, après s’être découragée devant cette œuvre, accomplit cette grande épopée

Une lecture marathon passionnante

Un vrai défi. Un sacré voyage. Lucile, bien ancrée dans son temps de jeune femme adulte, ne découvre pas la Bible. Elle a déjà désiré lire cette «bibliothèque des livres», mais après avoir parcouru la Genèse et l’Exode, comme des milliers d’autres lecteurs sans repères, elle s’est découragée en abordant le livre du Lévitique. Avec son oncle bibliste, elle prend l’engagement de lire toute la Bible et se lance dans un dialogue à deux voix, sous forme d’échange de courriels pendant trois ans et demi, où ils partagent leurs réflexions, leurs découvertes et leurs questionnements.

Rencontre avec Pierre-Marie Beaude, l’auteur de ce voyage de la Genèse à l’Apocalypse, qui vient de recevoir, pour cette somme passionnante de plus de 1200 pages, le Prix 2015 des librairies religieuses.

Le Temps: S’attaquer à une lecture commentée quasi intégrale de la Bible, quelle audace!

Pierre-Marie Beaude: Oui, c’est quatre ans de travail, de rédaction assidue pendant 4 à 6 heures par jour. Et j’ai parfois désespéré d’arriver au bout de cette aventure. C’est long, la Bible… J’aurais aimé être israélite pour arrêter plus tôt, au 39e livre! Mais il restait les deutérocanoniques [ndlr: les livres deutérocanoniques sont les livres de la Bible que l’Eglise catholique et les Eglises orthodoxes incluent dans l’Ancien Testament et qui ne font pas partie de la Bible hébraïque] et les 27 livres du Nouveau Testament.

– Comment est venue l’idée du projet? Et qu’est-ce qui pousse un exégète mais aussi un auteur de romans pour la jeunesse à se lancer un tel défi?

– J’avais un projet avec l’éditeur Bayard de faire une Bible pour la jeunesse. Je devais piloter l’opération en réunissant autour de moi différents auteurs, mais je n’étais pas à l’aise avec cette collection de textes et je craignais que la liberté des auteurs, non spécialistes de la Bible, n’entraîne d’énormes contresens. La rencontre avec Frédéric Boyer, directeur chez Bayard, écrivain qui a aussi fait de l’exégèse, m’a amené un nouveau défi. «Pourquoi n’écrirais-tu pas une Bible pour ma sœur, qui n’y connaît rien et qui est adulte?» m’a-t-il lancé. Et c’est ainsi que l’aventure a démarré. Mon ouvrage ouvert au plus grand nombre, sans notes en bas de page, s’adresse finalement à quelqu’un qui a déjà une certaine connaissance des textes bibliques. Au vu des résultats, il trouve son public. Il y avait une attente. La forme du dialogue a séduit les lecteurs.

– Justement, d’où vient l’idée de cette lecture à deux voix, entre l’oncle et Lucile?

– C’est une formule à la fois originale et classique. J’ai pensé à Sénèque et à ses Lettres à Lucilius. Le genre littéraire «Je t’écris, tu me réponds, ou non» existait déjà dans l’Antiquité. J’ai donc imaginé ma Bible à Lucile, prénom d’une de mes petites nièces, avec l’idée de l’élaborer sous forme de dialogue.

Le dialogue évite une dimension dogmatique du texte. Il y a deux personnes et chacune a le droit de dire ce qu’elle pense. Nous ne sommes plus dans un schéma où un professeur dit: «Moi, j’ai la science et donc je vais te dire comment il faut lire.» L’oncle met en avant sa connaissance et ses savoirs. Il dit ce qu’il sait mais sans intention de brimer Lucile dans sa parole.

Dans cette lecture, chacun apporte son expérience de vie. Avec cette Bible, je suis loin d’une lecture scientifique. L’oncle défend le texte pour éviter que sa nièce dise n’importe quoi, mais sans prétendre arrêter définitivement le sens du texte. Le sens, c’est ensemble qu’ils le font.

– Qui est Lucile? Pourquoi ce personnage de jeune femme, mère de famille, curieuse, familière des textes sacrés et de la culture juive?

– Lucile est une femme très cultivée. Davantage que je l’avais imaginé au début de mon travail. Je l’ai imaginée moderne, travaillant dans le monde social, avec une formation en psychologie. Elle ne dit pas où elle travaille mais on sent qu’elle est familière des gens en difficulté, voire à la dérive. Cette formation en psychologie, cette approche de l’humain, m’intéresse car cette dimension est importante dans les textes de la Bible, qui ont aussi une dimension anthropologique. Dans Lucile, il y a aussi beaucoup de traits et de questionnements de mes étudiants. Assis à ma table de travail, j’ai parfois ressenti qu’ils lisaient par-dessus mon épaule pour se donner le droit d’intervenir. Il y a beaucoup de réflexions qui viennent de mon expérience de professeur.

– Dans votre Bible, vous utilisez très souvent le mot «traversée», à l’image d’un long voyage sur les océans…

– Cela vient probablement du fait que je suis né au bord de la mer, à Cherbourg, et que les horizons et les espaces m’ont toujours marqué. L’écriture est elle-même une traversée. Le nom «Hébreux» dans la Bible vient également de «traverser». La racine de «Ivrit», c’est «traverser». Sur ce point, la figure d’Abraham est spectaculaire. Il est sans cesse en route. Il marche. Jamais il ne s’arrête, jamais il ne dispose d’un territoire, jamais il ne construit une maison. Cette idée de traverser est donc extrêmement biblique. Ce livre est aussi un voyage.

– Lire entièrement la Bible aujourd’hui, soit près de 2500 pages, est-ce encore une aventure humaine?

– Je crois que ce n’est pas possible. Il faut lire la Bible accompagné. Tout seul, c’est difficile, malgré une tradition protestante de lecture biblique. On bute très vite sur le Lévitique, qui est un long ouvrage.

– Faut-il la lire la Bible en solitaire ou faut-il la lire à plusieurs?

– J’ai la conviction qu’il est préférable de la lire à plusieurs. D’abord, on ne lit pas seul. On lit toujours avec quelqu’un, avec des références, avec des souvenirs d’une personne ou d’un événement, avec des images en tête, avec des tableaux vus dans les musées, avec des films et des chants en mémoire. Aujourd’hui, ce qui garde la mémoire de la Bible dans notre monde, ce ne sont pas les exégètes, les églises et la synagogue, mais les musées, les peintures et la littérature. La Bible est beaucoup plus présente qu’on ne le croit. Des gens ont lu avant nous. On est très entouré et donc on est toujours dans une communauté lectrice. Le nec plus ultra pour aborder la Bible, c’est tout de même d’appartenir à un groupe, de pouvoir lire avec un groupe et d’échanger.

– Retour sur la méthode de travail. Comment vous êtes-vous organisé? Sur votre table de travail, quelles bibles et quelles traductions étaient ouvertes?

– Je me suis interdit d’ouvrir les livres de ma bibliothèque pendant que j’écrivais, sauf pour vérifier l’exactitude d’une citation, d’un lieu ou d’une date. J’ai travaillé avec ce que j’avais en tête. Sur ma table de travail, j’avais deux bibles hébraïques, la bible bilingue du rabbinat de Zadoc Kahn, le Nouveau Testament en grec et plusieurs traductions de la Bible (Jerusalem, TOB, Osty, etc.). Et comme tout le monde, je vais examiner ça et là les nuances de traduction.

– J’ai été touché par cette phrase de Lucile dans la préface: «Ce n’est pas nous qui découvrons le livre, c’est lui qui nous trouve.» Et par celle de son oncle bibliste: «Nous allons au Livre tel que nous sommes, mais avec tout ce que nous sommes.»

– C’est ma conviction profonde. Il n’est pas interdit d’arriver vers le texte avec ce qu’on est. On lit avec ce qu’on est, son expérience, sa singularité. Ici, c’est une lecture garantie par un exégète qui a une connaissance scientifique solide mais en même temps c’est une lecture qui porte ce qu’on est et qui est mise en résonance.

Les anciens, les sages d’Israël, savaient cela. Quand ils prenaient un texte biblique, les premiers rabbins se mettaient d’accord sur un sens objectif. Par exemple, Dieu mit un signe sur Caïn. Oui, mais quel est le signe et où, ce que ne dit pas le texte. La confrontation des avis, des points de vue, donnait un sens. On ne cherchait pas le consensus, mais chacun repartait chez lui d’une manière ouverte et en ayant entendu les avis de l’autre.

Pour moi, c’est un modèle intéressant de la lecture: vous ne vous mettez pas en dehors de ce que vous lisez…

– Trouver le sens ensemble…

– Les Pères de l’Eglise, comme les rabbis, ont toujours théorisé sur le fait qu’il y avait plusieurs sens dans le texte biblique. Un seul sens ne suffit pas. L’idée est que le texte est toujours plus riche et a une profondeur qui ne se découvre qu’à travers une recherche. L’idée est que plus je plonge dans le texte, plus je cherche et plus je découvre les richesses du texte. Pour les Pères de l’Eglise, l’aboutissement du sens du texte, c’est quand, d’une manière imagée, il migre du papier pour s’inscrire dans ton esprit. Lucile ressent très fort cela: le but du texte biblique, c’est que tu puisses le mettre en discussion avec ton expérience et que tu en retires quelque chose. Sinon, elle ne passerait pas trois ans de sa vie en discussion avec son oncle.

– Quels passages, quels livres vous ont créé le plus de difficultés?

– Il y a des livres qui m’ont paru longs. Il y a aussi des textes très difficiles, comme le Lévitique. Mais j’ai trouvé un biais pour l’aborder. Pour éviter l’enlisement dans ces massifs de lois et de rites, nous avons fait un détour par la communauté juive de culture grecque d’Alexandrie.

– Dans la Bible, on croise des personnages qui ne sont pas des modèles de vertu. Comment les abordez-vous?

– La Bible n’est pas un livre de morale pour jeunes filles de pensionnat. La Bible ne fait pas une histoire sainte au-dessus de l’Histoire, qui gomme les défauts de l’humanité. Au contraire, elle met ces défauts sous les yeux et appelle à en tirer les conséquences. Il y a des tableaux extrêmement crus. Prenons le roi David qui vole Bethsabée, la femme du soldat Urie le Hittite. Ce n’est pas glorieux. Et ensuite envoyer Urie au combat en disant, par une lettre portée par Urie lui-même au général en chef, de le mettre en première ligne pour qu’il meure, c’est pervers et sordide. Ce ne sont pas des modèles de sainteté. Le Livre des rois, c’est de la realpolitik. Avec des épisodes minables et mesquins. Mais derrière, il y a l’idée d’amener le lecteur à réfléchir à la violence et à la manière de faire pour qu’elle ne détruise pas l’humanité.

– Nous sommes à la veille de Pâques. En lien avec cet événement, quel texte, quel moment, quel personnage vous viennent à l’instant à l’esprit?

– Ils sont nombreux. L’un d’eux – j’en parle peu dans La Bible de Lucile, peut-être parce que je lui ai consacré un livre – est Marie-Madeleine. Je pense à ce magnifique tableau de Fra Angelico au couvent San Marco de Florence où le Ressuscité fait comme un pas de danse et dit à Marie-Madeleine: «Ne me touche pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père.»

Marie-Madeleine, c’est un vrai mythe littéraire. Une majorité de la population croit qu’elle a été la femme de Jésus alors qu’il n’y a rien dans les textes qui le dise. C’est un personnage biblique qui a passionné depuis des siècles à partir de très peu d’informations sur lui. Mais pour moi, c’est une figure nourrie par la tradition qui me rappelle la femme du Cantique des cantiques, qui célèbre une forme d’amour fou pour l’aimé. Elle incarne cette recherche douloureuse et passionnée de celui qu’on aime et à qui on peut tout sacrifier.

La Bible de Lucile. Notre voyage de la Genèse à l’Apocalypse, Bayard, 1248 pages, 2014.