C’est l’histoire d’un recoin secret, au plus intime du corps féminin, resté dans l’ombre pendant des millénaires. «Dans les années 1950 encore, aucune femme n’aurait eu l’idée d’aller regarder sa vulve», note la gynécologue genevoise Anne-Thérèse Vlastos. Et même en baissant les yeux, que voyait-elle? Une touffe de poils, un triangle.

Mon corps m’appartient

Pour voir vraiment, il faut s’installer, prendre un miroir. C’est ce que les féministes s’encourageaient mutuellement à faire dans les dispensaires de femmes des années 1970: mon corps m’appartient et je fais le tour du propriétaire. «Que les femmes regardent leur sexe et le connaissent, c’était un progrès», rappelle Mary-Anna Barbey, auteure de Eros en Helvétie, un véritable document sur ces années-là tout juste réédité*. Regard désinhibant, regard d’appropriation: «Beaucoup de femmes souffrant de problèmes sexuels n’ont jamais regardé leur sexe, note, a contrario, le sexologue lausannois Jean-Marie Goël. Je les encourage à le faire.»

Epilées, éclairées

Et puis, que s’est-il passé? Le dévoilement est devenu public avec la banalisation de la pornographie et la mode de l’épilation. Et avec lui le mensonge d’un modèle idéal, qui plonge des millions de femmes dans l’angoisse de ne pas être conforme. De la libération à l’injonction normative, le chemin n’a pas été long. «Ce qui me frappe dans cette évolution, c’est la pérennité de l’insatisfaction des femmes, dit Mary-Anna Barbey. C’est elle qui nourrit la pérennité de la norme.»

Epilées, éclairées, les vulves de rêve qui s’offrent aux regards évoquent le bouton de rose à peine caressé par la rosée de l’aube. Pour des millions de femmes, c’est cela, désormais, le «joli» sexe qu’elles n’ont pas. Comme si l’organe génital, cet objet fort, ce gouffre à vertiges, pouvait être «joli».

Et les hommes, qu’en disent-ils? Plaisantent-ils sur les vulves disgracieuses dans les salles de garde? Préfèrent-ils telle ou telle forme de sexe féminin comme ils préfèrent les seins en pomme ou en poire? Si oui, la préférence semble plutôt superficielle. «Dans ma vie privée ou dans mon cabinet, répond Jean-Marie Goël, je n’ai jamais entendu un homme commenter l’esthétique des organes génitaux féminins. Leur odeur, en revanche, souvent: le facteur olfactif est un élément essentiel d’attirance ou de répulsion entre êtres humains. Mais dans ce corps à corps, il n’y a pas de place pour le regard.»

Pas encore? Anne-Thérèse Vlastos a dû récemment raisonner une jeune femme venue demander une labioplastie parce que les commentaires de son ami lui donnaient des complexes.

* Eros en Helvétie de Mary-Anna Barbey, Ed. des Sauvages, 141 p.