Féminisme

La littérature à l’épreuve de #MeToo

Un compte Twitter rassemble les descriptions «horribles» de personnages féminins sous la plume d’auteurs masculins. Une démarche qui participe au réveil des consciences. Avec un risque: proposer une lecture faussée de certaines œuvres

Grande lectrice, Meg Vondriska s’apprêtait à dévorer un ouvrage de l’écrivain américain Noah Hawley. Un cadeau de son compagnon. Mais, dès le premier chapitre, son enthousiasme s’éteint. Un personnage masculin voit sa masse graisseuse comparée glorieusement à un gilet pare-balles tandis que la poitrine d’une protagoniste est présentée comme «agréable pour les bambins et les adultes». Agacée, cette habitante de Boston décide de dénoncer la différence de traitement entre les hommes et les femmes dans la littérature.

Son compte Twitter, baptisé «Men Write Women», rassemble plus de 36 000 abonnés. La discussion s’anime autour de photographies d’extraits «horribles» de romans rédigés par des auteurs masculins, les pages sont immortalisées à la lumière jaunie de la lampe de chevet. La communauté s’offusque et partage en masse. «Une grande partie de la société s’est habituée à voir les femmes décrites comme des objets. Quand les gens découvrent ces passages, ils sont forcés de reconnaître que cela est absurde et n’apporte rien à l’intrigue», soutient Meg Vondriska. Son initiative s’inscrit dans le mouvement de prise de conscience déclenché par #MeToo. Un questionnement qui s’immisce jusque dans nos bibliothèques et bouscule les écrivains classiques comme contemporains.

Il ne faut pas que cela produise de l’interdit, de la censure sur le discours ou la représentation des femmes. Ne serait-ce que pour permettre à la critique littéraire d’exister

Anne-Emmanuelle Berger

Grandioses ou rien du tout

Cette démarche spontanée obtient un écho sur le continent européen. Des internautes saluent l’idée, en espérant qu’une personne se dévoue pour éplucher les œuvres en français. Mais, à ce stade, aucun mouvement n’est à signaler. La raison pourrait être culturelle. «Les Anglo-Saxons sont peut-être plus aptes à s’emparer de la question de la représentation des personnages féminins. Dans le monde francophone, cette dernière est plus difficile à articuler en raison de l’attention portée à l’universel dans lequel on se retrouverait tous et dans lequel on serait tous forcément égaux», expose Valérie Cossy, professeure associée en études de genre à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne auprès de la section d’anglais.

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La chercheuse évoque Un lieu à soi de Virginia Woolf, œuvre dans laquelle un personnage parcourt les livres de sa bibliothèque avant de se poser cette question: où sont les femmes? «Dans les tragédies, elles sont toujours au cœur de l’histoire. Elles sont grandioses ou des riens du tout, résume-t-elle. La littérature propose des représentations qui ne correspondent pas au réel. Les femmes n’ont jamais eu le pouvoir.» L’androcentrisme domine. Le regard masculin se pose sur le corps des femmes pour en faire un objet de désir ou bien le soumettre aux rhétoriques religieuses. Dans les années 1970, les militantes du Mouvement de libération des femmes appellent à un changement profond. «Mais elles n’ont pas eu autant de visibilité que les mobilisations d’aujourd’hui. Avec la grève du 14 juin, ces questions éclatent au grand jour», note Valérie Cossy.

Renégociation des imaginaires

Des revendications qui infusent dans la société. «Il est intéressant de voir que les femmes réagissent enfin en ciblant les outrances présentes dans certains ouvrages», se réjouit Yasmina Foehr-Janssens, professeure de littérature française médiévale à la Faculté des lettres de l’Université de Genève. Avec toutefois une pointe de réserve concernant la méthode du compte «Men Write Women». Isoler un passage peut faire oublier le contexte. Les personnages évoluent-ils? L’auteur use-t-il d’ironie pour dénoncer un phénomène? Exprime-t-il son opinion à travers son récit? «Le roman est un dispositif complexe, un lieu de renégociation des imaginaires. Les lecteurs peuvent ainsi se réapproprier l’œuvre.» La lecture forme un processus actif. S’ouvre alors un large champ d’interprétation: «Les médiévistes se disputent toujours pour savoir si Le Roman de la rose est misogyne. La question faisait déjà débat au Moyen Age», sourit la spécialiste. Un exemple qui résume la complexité d’analyse d’une œuvre littéraire.

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«On ne peut se fonder sur un extrait pour en tirer une conclusion», ajoute Anne-Emmanuelle Berger, directrice du Laboratoire d’études de genre et de sexualité du CNRS. Elle craint une méconnaissance du rôle des œuvres manuscrites en Occident, dont certaines font la part belle aux femmes. Parfois malgré elles. Honoré de Balzac, homme réactionnaire, imagine des «personnages féminins magnifiques», notamment dans La Duchesse de Langeais, selon la professeure de littérature française. Tympaniser un écrivain masculin pourrait participer à une redéfinition du domaine, mais cet élan n’est pas sans risque. «Il ne faut pas que cela produise de l’interdit, de la censure sur le discours ou la représentation des femmes. Ne serait-ce que pour permettre à la critique littéraire d’exister», prévient Anne-Emmanuelle Berger.

La créatrice du compte «Men Write Women» s’engagerait-elle dans un mauvais procès? Meg Vondriska s’en défend: «Il y a une pléthore de manières de présenter un personnage misogyne sans s’attarder sur les seins d’une femme. J’espère que le fait de voir ces passages hors contexte peut servir de signal d’alarme.» Une alerte qui colle à la mécanique des réseaux sociaux. «Il me semble que c’est la culture Twitter, observe Anne-Emmanuelle Berger. Elle réveille les consciences mais cela reste très sommaire, quelle que soit la cause défendue. Il ne faut pas faire de cette démarche un point final.»

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