Le Livre blanc des seniors. Le titre claque, plein de panache, et annonce une publication où frémit l’indignation. C’est que, disent les auteurs, deux octogénaires encore verts, la pandémie de Covid-19 a révélé à quel point les 2 millions de retraités suisses, soit un quart de la population nationale, sont «peu visibles, peu écoutés et souvent infantilisés». «Nous voulons prendre part aux décisions qui nous concernent à travers un conseil consultatif; nous voulons que la mort ne soit plus un tabou, mais qu’on la célèbre au contraire comme on célèbre une naissance; et nous ne voulons plus apparaître comme de vieux croulants encombrants, mais comme des citoyens dynamiques, participant largement – pour plus de 100 milliards de francs par an! – à l’essor économique de ce pays et garants d’une expertise et de services qui profitent au bien-être de tous.»

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Eric Denzler, ex-chasseur de têtes actif jusqu’à ses 80 ans, et Charles Mottier, psychologue toujours en activité, ont 85 ans. «Bien sûr que certaines de nos revendications sont déjà prises en charge par les institutions dédiées au troisième âge», concèdent les auteurs. Leur ambition est surtout symbolique: montrer la puissance des aînés à travers le nombre de signatures que recueillera ce livre blanc accessible sur change.org. «S’il n’aligne que 50 signatures, nous admettrons que nous ne sommes pas représentatifs d’une majorité. Mais si ce document, traduit dans les trois langues nationales, en recueille 100 000 ou plus, ce sera le signe d’un vrai besoin de reconnaissance et d’attention de notre communauté.»

Eric Denzler, vous publiez un livre blanc qui évoque pêle-mêle les assurances sociales, le suicide assisté, la création d’un droit de l’aîné, l’autonomie jusqu’à la fin de vie ou encore le peu de place accordée au troisième âge dans les médias… Plutôt ambitieux, non?

Il est clair que ce texte n’est pas une étude circonstanciée née d’enquêtes détaillées. C’est plutôt le cri de représentants d’une communauté qui en a assez qu’on la voie comme un poids alors qu’elle est la plupart du temps un soutien. C’est quand même inouï le peu de bruit que font les aînés dans notre pays sachant qu’ils sont actifs, productifs et représentent un quart de la population!

Dans ce document, vous réclamez que les personnes âgées soient justement plus associées aux décisions politiques qui les concernent. Comment voyez-vous cette participation?

Il ne s’agit pas de fonder un parti des vieux, mais nous verrions bien la création d’un conseil des sages ou conseil consultatif d’une vingtaine de personnalités, retraitées, issues des milieux politique, économique et associatif. Ce conseil serait sollicité à chacune des décisions fédérales portant sur la vie et les droits des aînés.

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Vous parlez d’une nécessaire révision des assurances sociales pour les seniors… A quoi pensez-vous?

A une gestion plus logique de l’AVS, par exemple. En Suisse, si l’on souhaite travailler de 65 à 70 ans, on peut bénéficier d’un report de l’AVS. Mais si l’on continue au-delà de 70 ans, comme cela a été notre cas, on se retrouve dans la situation ubuesque où l’on reçoit sa rente AVS, tout en continuant à payer les cotisations AVS… Autrement dit, nous avons passé entre dix et vingt ans à redonner ce que nous recevions. Ne pourrait-on pas imaginer un report étendu au-delà de 70 ans pour les gens qui, comme nous, sont passionnés par leur travail et ne souhaitent pas peser sur la société?

Célébration de la mort, suicide assisté, «abolition définitive de l’acharnement thérapeutique», ce livre blanc adopte une position assez tranchée sur la fin de vie…

Oui, car Charles Mottier et moi sommes convaincus que pour apprécier la vie, il ne faut pas avoir peur de la mort. Quand mon grand-père que j’adorais est décédé, il y a 70 ans, nous l’avons veillé pendant trois jours et trois nuits à son domicile. Je n’oublierai jamais la ferveur de ce moment. A l’inverse, quand ma sœur est morte il y a quelques années, elle n’a eu que cinq signatures dans le livre mis à disposition par les pompes funèbres, tant l’anonymat des chambres funéraires glace le sang. Pourquoi cache-t-on les morts, maintenant?

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Pour ce qui est du suicide assisté, je suis inscrit à Exit et bien résolu à solliciter cet organisme dès que je commencerai à trop peser sur mes enfants. J’ai aussi rédigé mes directives anticipées qui stipulent que je refuse toute réanimation en cas d’arrêt cardiaque. J’ai vu mon père en EMS, attaché à un fauteuil pendant deux ans, car il n’était plus capable de se maintenir seul… une honte!

Vous êtes conscient que tout le monde n’a pas le même point de vue?

Tout à fait et je respecte les avis contraires. Mais, de plus en plus, comme l’a remarqué Tristan Gratier, responsable de Pro Senectute Vaud, dans un de vos précédents articles, les EMS invitent leurs résidents à signer les directives anticipées et accompagnent les familles dans ce travail de séparation. Dès lors, Charles Mottier et moi pensons qu’il y a plus de vieillards résilients face à la mort que ce qu’imagine la population.

Dans ce livre blanc, vous insistez sur le besoin d’autonomie des aînés et sur la valorisation de leurs contributions. De quoi s’agit-il?

Concernant l’autonomie, nous pensons que la Suisse doit développer beaucoup plus de logements intergénérationnels dans lesquels chacun peut s’entraider. Personnellement, j’ai la chance de vivre dans une PPE où je suis entouré de deux couples jeunes et de deux couples d’âge moyen. Mes jeunes voisines cuisinent pour moi et, en échange, je donne à qui le désire des conseils sur la vie en entreprise – en tant que chasseur de têtes, j’ai rencontré environ 10 000 personnes! – ou sur la manière de gérer une carrière. Les aînés ont une expertise trop souvent négligée. Comme sont d’ailleurs totalement sous-estimés les mille et uns services concrets rendus aux plus jeunes par cette population qui ne dit jamais non!

La faute en partie aux médias, dites-vous…

C’est sûr qu’on n’est peu ou pas du tout représentés dans les médias. A ce titre, j’apprécie beaucoup le blog de Jacques Neirynck dans votre journal, mais c’est un cas isolé. Dans les journaux, comme à la télévision, la voix des plus âgés manque terriblement et le reflet de nos préoccupations relève de l’exception. Or, je le rappelle, nous sommes 2 millions, bientôt 3 en 2060…

Le droit de représentation médiatique fera-t-il dès lors partie de votre déclaration des droits de l’aîné préconisée dans votre livre blanc?

(Rires) C’est possible. Dans cette déclaration imaginée sur le modèle de la Déclaration des droits de l’enfant, nous aimerions que figure tout ce que les aînés bien élevés de notre pays n’osent pas demander. Ce document n’aurait pas une valeur juridique équivalente aux autres chartes internationales, mais une valeur indicative et revendicative. On a des choses à dire et des choses à demander. Il est temps que les aînés de Suisse s’expriment et soient écoutés!

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«Le Livre blanc des seniors»? Une initiative qui questionne»

Cornelia Hummel est professeure associée au Département de sociologie de l’Université de Genève, spécialisée dans le champ du vieillissement. Elle commente Le Livre blanc des seniors que viennent de publier Charles Mottier et Eric Denzler.

«Le premier point qui me semble étonnant et contre-productif concerne l’idée des droits de l’aîné. S’il existe une Déclaration des droits de l’enfant, c’est pour protéger des individus mineurs et privés de droits propres. Réclamer un droit spécifique pour les seniors, qui sont des adultes comme les autres, revient à remettre en cause leur majorité juridique et donc à les infantiliser, soit l’exact contraire de ce que souhaitent les auteurs. L’autre point qui me paraît délicat concerne l’AVS. On ne verra jamais un éboueur demander un prolongement du travail rémunéré au-delà de l’âge de la retraite… Seuls certains représentants des professions libérales et/ou universitaires aimeraient une retraite à la carte visant à prolonger leur activité professionnelle. Attention à ne pas fragiliser cet acquis social, alors que l’instauration du droit à la retraite a mis près de cent ans à aboutir en Suisse!»

La fin de vie, le choix de chacun

«Sur la mort et le suicide assisté, je ne connais pas une société qui célèbre la mort comme une réjouissance, mais il est vrai que la question des personnes âgées très diminuées et désirant s’en aller est une discussion éthique qu’il faut continuer à mener. Cela dit, en EMS et ailleurs, de nombreux aînés remplissent des directives anticipées qui leur permettent d’éliminer les gestes de maintien en vie non désirés. L’ennui avec la position libérale de ces seniors qui prétendent ne pas craindre la mort et souhaitent laisser la place aux jeunes, c’est qu’ils imposent un discours peu respectueux à leurs semblables qui pensent autrement et n’osent plus le dire. D’ailleurs, si beaucoup de personnes s’inscrivent à Exit, peu passent à l’acte.

Concernant la faible écoute politique des aînés, je suis là aussi assez surprise, sachant qu’à l’échelle européenne les politiciens de plus de 65 ans sont largement représentés dans les parlements. Et comme c’est cette même population âgée qui vote le plus, en raison de ses habitudes civiques, je ne dirais pas que ses préoccupations ne sont pas prises en compte.»

Les aînés, des baby-sitters en or

«Pareil pour la visibilité dans les médias. Il n’y a pas une semaine où le problème de l’AVS ne soit abordé dans la presse ou dans les médias électroniques… En revanche, ce qui est vrai, c’est que la publicité boude les corps âgés, alors que les films, par exemple, incluent de plus en plus de seniors avec des profils de vie nuancés qui sortent du cliché du papi ou de la mamie gâteau. Enfin, il est très juste de souligner le rôle actif des retraités en matière de soutien logistique aux jeunes familles. D’ailleurs, les circonvolutions du Conseil fédéral autour de la question du contact avec les petits-enfants ont été révélatrices, à cet égard. Au fond, ce livre blanc rend surtout compte d’un sentiment de manque de considération de la population âgée et du ras-le-bol du discours qui a associé les plus de 65 ans à des êtres vulnérables durant la crise sanitaire.»