Le 11 mai 2015 à New York, le marteau de Christie’s adjuge «Les femmes d’Alger, Version O» de Picasso pour plus de 179 millions de dollars. Jamais un tableau n’a atteint une telle somme en enchère publique. Derrière ce record, le Genevois Loïc Gouzer, 36 ans, arrivé il y a un peu plus de 5 ans chez Christie’s, actuel vice-président du département d’art d’après-guerre et contemporain.

Les records ne sont pas ses seuls faits d’armes. C’est aussi à lui qu’on doit la recrudescence des garanties offertes aux détenteurs d’œuvres pour les convaincre de vendre. Autre élément qu’il a remis au goût du jour: les ventes thématiques – comme «Looking Forward to the Past» qui contenait le Picasso – ces adjudications hors du calendrier traditionnel, curatoriées comme les salles d’un musée, qui mélangent les arts et les époques, et dont on pourrait accorder la paternité à Philippe Ségalot, ex de chez Christie’s devenu marchand privé, ou au commissaire-priseur suisse Simon de Pury. L’idée étant de créer une dynamique positive entre les œuvres, la valeur des unes faisant s’envoler celle des autres.

Et ça marche. Même la dernière en mai 2016, «Bound to Fail» (voué à l’échec), a enregistré des records. «Tout le monde ne parlait que de l’explosion de la bulle, commente Loïc Gouzer. J’ai embrassé ces prédictions pessimistes et rassemblé uniquement des artistes qui ne fonctionnaient pas bien aux enchères.» Une idée qui n’a plu à quasiment personne. «Lorsque le commissaire-priseur a dû annoncer le nom de la vente, «Now we are starting the auction…», il n’arrivait même pas à prononcer le nom!» A l’issue de l’encan, sept nouveaux records mondiaux sont enregistrés pour des artistes comme Maurizio Cattelan, Olivier Mosset ou encore John Armleder.

Faux cool

Retour à Genève, en juillet dernier. On rencontre Loïc Gouzer, de passage puisqu’il vit à New York. Costume bleu à la coupe parfaite, baskets dans les mêmes tonalités, cigarette électronique et casque de vespa sur la tête: le tycoon des enchères est un cool kid. Une décontraction de façade. «On pense que tout cela n’est qu’un jeu pour moi… C’est faux: avant les ventes, je ne ferme pas l’œil de la nuit et à la fin je suis quasiment en burn-out!»

Né à Genève d’un père breton actif dans le commerce des huîtres et d’une mère avocate d’origine viennoise, il est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants. Adolescent, il se passionne pour l’art, songe à devenir peintre mais comprend qu’il n’a pas le talent de ceux qu’il admire. «Je devais avoir 15 ans, je passe devant un tabac du quartier de Florissant et je vois une affiche illustrée par un dessin de Basquiat, une sorte de crâne. J’ai demandé si je pouvais l’avoir. De retour à la maison, je ne pouvais cesser de regarder cette image. Comment, avec si peu de traits, pouvait-on transmettre autant?»

Il travaille un temps pour la galerie Analix Forever, puis part en Chine en 2001 avec son ami Guillaume Barrazone, le maire de Genève. «J’avais proposé d’organiser une exposition regroupant des artistes émergents découverts sur place.» Ce sera «Under pressure» présentée en 2003. Mais son périple asiatique lui sera bien plus utile en lui permettant de se positionner comme expert des artistes contemporains chinois. «A l’époque, personne ne s’intéressait à ces artistes, se souvient Guillaume Barrazone. Il a su avant tout le monde que ce marché allait exploser. Il sent dans quelle direction soufflera le vent.»

De la cave au marteau

Loïc Gouzer part ensuite étudier à Londres, passe son temps dans les galeries et ventes aux enchères. De retour en Suisse, il affine son flair aux côtés du marchand Marc Blondeau, qui lui recommande de parfaire ses connaissances chez un auctionneer. Ce sera Sotheby’s, dès 2005. «Tu commences à la cave, à réceptionner les œuvres, à les étiqueter, etc. Mais moi j’étais impatient, j’y suis allé au culot.» En cherchant dans les interstices du système matière à le remodeler.

«Je décortiquais les catalogues, notais les infos concernant les propriétaires d’œuvres, les contactais, en leur demandant s’ils savaient combien valaient leurs œuvres et en leur proposant de les vendre.» Parmi les trésors qu’il déterre, un Joan Mitchell appartenant à une dame domiciliée dans la banlieue de Cleveland. «Elle vivait dans la misère. Dans les années 1970, elle avait eu une aventure avec la peintre qui lui avait offert le tableau. Il était si grand que la fin de la toile reposait par terre!»

Même si les méthodes de Loïc Gouzer sont couronnées de succès, chez Sotheby’s on prend ombrage de sa barbe de trois jours et de son sens de la ponctualité. «Les maisons de vente c’est un peu comme un grand piano. Tu appuies sur une touche, c’est un Picasso qui tombe. Une autre et tu te prends une claque… Il y en avait une que je n’avais encore jamais actionnée: appeler François Pinault (ndlr: l’homme d’affaires français et collectionneur d’art qui possède le concurrent Christie’s). L’entente fut immédiate, nous avons en commun nos origines bretonnes, ça rapproche.»

La situation devenant intenable chez Sotheby’s, Loïc Gouzer quitte la maison et part pour la concurrence en 2011. «Quand Pinault a appris mon départ il m’a fait une proposition que je ne pouvais pas refuser. Chez Christie’s, je fais ce que je veux, on me rappelle simplement que si je me plante je devrai en assumer les conséquences.»

Copain de DiCaprio

A New York, Loïc Gouzer compte parmi ses amis Leonardo DiCaprio, Adrien Brody, January Jones ou Paris Hilton. Son sésame pour pénétrer le carré VIP fut indéniablement son rôle d’intermédiaire entre les collectionneurs d’art et les œuvres. Mais c’est son effronterie «so frenchie» qui a imposé sa personnalité hors des enchères. «Mon emploi du temps se divise en deux. La première partie concerne Christie’s et la seconde est dévouée à l’environnement.» Il siège notamment au board d’Oceana, une ONG œuvrant à la protection des océans.

Le 6 septembre prochain est organisé à Genève un dîner, uniquement sur invitation, pour financer le projet Global Fishing Watch, un partenariat entre Google, Oceana et Skytruth, qui permettra à chacun, sur Internet, de visualiser les activités intensives de pêche autour de la planète. «Ce logiciel sera une sorte de «big brother» pour surveiller les bateaux et punir ceux qui pillent la mer.» Principal donateur du projet: Leonardo DiCaprio. «J’ai déjà levé 7 millions de dollars sur les 10 nécessaires. Il en reste 3 à trouver.»

C’est justement la manne qui circule sur le marché de l’art que Loïc Gouzer veut détourner. «Les collectionneurs engagent des sommes folles pour l’art, mais rien pour l’écologie. C’est sûr qu’on ne peut pas inscrire son nom sur un océan…» En 2013 chez Christie’s, le Genevois avait organisé avec Leonardo DiCaprio «The 11th Hour», une vente caritative au profit de la fondation de l’acteur américain. Près de 39 millions de dollars avaient été levés. «Mon but c’est d’utiliser ma position pour inciter les amateurs d’art à soutenir l’environnement. Je les aide à mettre la main sur un tableau, ils m’aident à préserver les océans.» Rien ne se perd.