Mode

Loïc Prigent: «Au final, on est tous le plouc de quelqu’un»

Les yeux et les oreilles de la mode, c’est lui, Loïc Prigent. Pour la deuxième fois, le journaliste et documentariste français publie un recueil d’aphorismes attrapés au vol dans les coulisses de la fashionsphère. Acide et désopilant

- «Rappelez-moi dans cinq minutes, je n’ai pas de réseau.»
- «Vous prenez le métro?»
- «Le métro me prend.»
Même par SMS, l’esprit est vif, corrosif. Pas de doute, c’est bien lui, Loïc Prigent, l’un des observateurs les plus impertinents et les plus respectés du milieu de la mode. Journaliste, auteur de documentaires de référence comme Le Testament d’Alexander McQueen ou Karl Lagerfeld se dessine, ce Parisien d'origine bretonne anime sa chaîne YouTube ainsi que les pastilles mode de l’émission Quotidien, sur TMC. Mais, pour le grand public, Loïc Prigent reste avant tout l’œil de Moscou de la mode.

Depuis des années, cet inconditionnel des défilés relaie sur les réseaux sociaux – d’abord sur Twitter, aujourd’hui sur Instagram – les bons mots de ses petits camarades attrapés dans les coulisses des shows ou des maisons de couture. Attachés de presse, journalistes, créateurs, mannequins, tout le monde y passe, mais toujours sous le couvert de l’anonymat. En 2016, ces «pépiements» ont donné naissance à un premier recueil, intitulé J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste (Grasset). Le succès a été tel que l’espion Prigent a décidé de rempiler avec une deuxième moisson, sobrement intitulée Passe-moi le champagne, j’ai un chat dans la gorge (Grasset).

Autant de pics acides et hilarants, des perles de citations dont on aimerait se faire d’interminables colliers: «J’adore les défilés vraiment hideux parce que tu sais que c’est sincère» «Qu’est-ce qu’elle devient? J’ai regardé son Instagram mais elle n’est plus dans l’algorithme» «J’ai fait un chèque à 7 millions, je te raconte pas le stress au moment d’écrire les 0»... Une nouvelle façon, peut-être, d’écrire l’histoire de la mode.

Le Temps: Comment réagissent les acteurs du milieu de la mode à votre livre?

Loïc Prigent: Ça les amuse beaucoup, je crois. La majorité des gens de la mode ont beaucoup d’humour. Une petite partie en a moins, ce qui les rend plus drôles. De toute façon, on sait tous qu’on est dans un bal costumé, personne n’est dupe. Et le bal profite à tout le monde: la mode est plus séduisante quand elle est drôle que quand elle est sérieuse.

Les phrases rapportées vous font-elles toutes rire?

Ah non, il y en a plein qui ne me font pas rire du tout! D’ailleurs, le bouquin contient des phrases inédites que je n’ai pas osé publier au jour le jour sur Instagram, parce qu’elles sont trop violentes. «Elle a été virée pour avoir souri», par exemple. Mais dans le contexte d’un recueil, ça passe. Cela dit, plein de citations paraissent sinistres mais sont vraiment très drôles, comme: «Ça va, j’ai pas l’air trop riche?»

Excès d’ego, obscénité par rapport à l’argent, petites humiliations quotidiennes: la violence symbolique qui s’exerce dans la mode est-elle le reflet de la société contemporaine?

Complètement. Beaucoup de ces phrases auraient pu être prononcées dans une exploitation agricole ou dans n’importe quelle autre entreprise. A des degrés divers, elles auraient aussi pu être dites dans des écoles.

En France, en Suisse également, il existe un snobisme anti-mode qui condamne la frivolité de ce milieu. Qu’en pensez-vous?

Je ne comprends même pas qu’on se fasse ce genre de réflexion. C’est une des dimensions du monde, la nier est absurde. Au-delà de l’impact économique de la mode, qui est l’une des premières industries françaises devant l’aéronautique et la construction automobile, son impact psychologique est très important, c’est une soupape de décompression. La frivolité de la mode est salutaire. On a le droit de danser sur le volcan.

En quoi la mode a-t-elle changé entre la parution de votre premier recueil, en 2016, et celui-ci?

Elle réfléchit davantage. Cela s’explique notamment par le scandale de l’affaire Weinstein et celui des mannequins Balenciaga [en 2017, lors d’un casting organisé pour la marque du groupe Kering, 150 filles avaient été obligées d’attendre trois heures dans un escalier plongé dans le noir, ndlr]. Sans parler de la démultiplication de l’autorité sur les réseaux sociaux, qui ne servent plus seulement à faire des selfies, mais aussi à s’indigner, à être un lanceur d’alerte potentiel, et même un média potentiel.

Les marques ne peuvent plus faire n’importe quoi, au risque de nuire à leur image. Elles se sont mises à mieux traiter les mannequins, à mettre des buffets à leur disposition, à placer des paravents dans les coulisses des défilés pour qu’on ne les voie pas toutes nues au moment de se changer. Les marques ont aussi commencé à moins piller dans les cultures et les folklores pour leurs défilés. Je pense que la mode est également au seuil d’une nouvelle pensée écologique. Elle a compris que la durabilité n’allait pas juste être une niche pour faire des robes en chanvre.

Un événement particulièrement marquant par rapport à ces évolutions?

Le défilé croisière de Dior, qui a eu lieu en mai dernier à Marrakech, a été un puissant tournant. Une grande maison s’est mise à expliquer sa démarche de A à Z, à tout sourcer, à tout montrer, jupe par jupe, robe par robe. Comme les produits qu’on achète maintenant au supermarché, où on voit la liste de tous les ingrédients parce que les consommateurs veulent savoir combien de calories et de conservateurs ils ingurgitent. Ça a créé un précédent. Maintenant, il y a une sorte de carbone 14 de l’inspiration, montrer un moodboard ne suffit plus. Cela dit, mon point de vue ne s’appuie que sur les défilés, car je suis avant tout un observateur de défilés.

Lire aussi: Dior, trame africaine 

En quoi les défilés sont-ils des moments particulièrement intéressants?

C’est le moment où la mode s’exprime, où elle prend la parole. Elle montre ses choix, se met en scène. C’est le bouclage du journal, en gros; on n’a plus le choix, il faut y aller, prendre parti. Ce moment est une obsession pour moi.

Votre premier défilé?

Ça devait être en 1995, j’étais pigiste chez Libération. Une journaliste m’avait donné ses invitations pour trois défilés, le même jour: Rifat Ozbek, un créateur d’origine turque, Christian Dior, sous Gianfranco Ferré, et Walter Van Beirendonck. L’un était très branché, l’autre très institutionnel, et le troisième me touchait beaucoup car il parlait de culture, musicale notamment. C’était génial. J’étais comme un gosse, c’était l’équivalent de l’extase que certains ont pu avoir au cinéma.

La majorité des gens de la mode ont beaucoup d’humour. Une petite partie en a moins, ce qui les rend plus drôles

Avec les réseaux sociaux, les défilés sont devenus moins exclusifs. Sont-ils pour autant moins excitants?

Non, c’est encore plus excitant d’y être vraiment. La multiplication des défilés pourrait rendre ça moins excitant par moments, mais en ce qui me concerne, mon boulot est devenu plus intéressant. Ça m’oblige à poser plus de questions, à aller plus en amont d’un show, pour que ce ne soit justement pas un défilé de plus. Je ne peux plus m’asseoir, regarder le spectacle et sortir. J’ai vraiment besoin de comprendre pourquoi on nous a montré les choses. Quelle est la matière du sol, pourquoi la lumière est comme ça, pourquoi cette mannequin sort en premier, c’est quoi ces petites fleurs, d’où vient ce sac?

La ville la plus intéressante en matière de défilés de mode?

Paris, où il y a encore un sens de l’improvisation et du flamboyant. Il y a les grosses machines, mais il y a aussi de la place pour les toutes petites machines. En juin dernier, j’ai vu des premiers défilés qui étaient vraiment beaux, comme celui d’Alexandre Blanc, un créateur qui fait ses collections chez lui, dans son appartement. A côté de ça, il y a des marques comme Louis Vuitton, dont le chiffre d’affaires avoisine les 13 milliards d’euros. Le dernier défilé de Nicolas Ghesquière [le directeur artistique des collections femme, ndlr] avait lieu dans la cour carrée du Louvre, dans une boîte géante construite à partir du même bois que celui des malles Vuitton. Les mannequins ont défilé sur un morceau qui s’appelle It’s Okay to Cry (c’est ok de pleurer), et le visage de la chanteuse, Sophie, était projeté sur un écran géant. Ce défilé était mieux qu’un film, c’était hallucinant. Paris, c’est à la fois le Hollywood de la mode et le Far West, la Silicon Valley et Versailles. On a tout sur place.

Qu’est-ce qu’un défilé réussi?

Ceux qu’on ne comprend pas sont souvent les meilleurs, ça veut dire qu’il s’est passé quelque chose. Ceux qui nous énervent, ceux dont les gens parlent encore une semaine après, ceux qu’on a adorés mais que nos amis détestent ou qu’on n’arrive pas à leur expliquer, ceux dont les photos ne suffisent pas. Cela dit, les défilés réussis sont parfois comme des bonbons qui fondent sur la bouche. Il suffit de les prendre.

Dans votre préface, vous évoquez Karl Lagerfeld. En quoi sa disparition a-t-elle modifié le paysage de la mode?

L’Everest est parti. Il n’y a plus cette haute montagne impossible à escalader et, du coup, toute la géographie de la mode est changée. Il y a toujours de nouvelles choses à découvrir, mais il n’y a plus ce personnage avec cette culture complètement dingue, cet humour complètement dingue, ce sens du spectacle complètement dingue. Cette perte est folle, elle me paraît encore irréelle. Je ne suis pas du tout remis de cette histoire.

Vous l’avez interviewé très souvent. Que retenez-vous de lui?

Son appétit des choses, sa capacité d’adaptation au monde, le fait qu’il ne rejetait rien, qu’il était sympa, disponible et généreux dans le partage des informations. Il n’était pas du tout snob. Et puis il était marrant. On peut être dans la mode, aimer la mode, être sérieux et s’en moquer. Karl Lagerfeld en était le parfait exemple. Dans le livre, il y a encore des phrases de lui et sur lui.

La phrase du livre que vous préférez?

«Tu crois que je suis à côté de la plaque, mais c’est pas toi qui définis où est la plaque.» Elle n’est pas de Karl Lagerfeld, mais elle me parle beaucoup. C’est un peu la devise des gens du milieu de la mode, ils mettent la plaque où ils veulent. Au final, on est tous le plouc de quelqu’un.

Loïc Prigent, «Passe-moi le champagne, j’ai un chat dans la gorge», Editions Grasset.

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