Durant les Fêtes, «Le Temps» se plonge dans l’univers de jouets mythiques, qui racontent un lien ancien entre les générations. Voici le premier épisode de notre série.

Le 1er épisode: La poupée, une amie comme un talisman

C’est un jeu de hasard. Les spécialistes qualifient même Le jeu de l’oie de «hasard pur». C’est sa limite, pour les amateurs: cette façon d’y être juste ballotté par les dés, la chance ou la malchance, sans y pouvoir quelque chose. Pas de tactique, pas de stratégie. On pourrait dès lors s’interroger: Le jeu de l’oie est-il est un précipité de la vie, de ses aléas, imprévus sans cesse et «coups du sort», ou n’est-il qu’un génial divertissement?

Tout le monde connaît la réponse: les grands jeux ne sont pas que distraction, pas seulement, ou juste un peu. Les premières mentions de celui-là remontent à la fin du XVIe siècle. On dit qu’il fut inventé à Florence, où l’on comprend mieux le destin humain depuis que Dante y écrivit sa Divine Comédie. Un grand duc de Toscane, François, ou alors son frère Ferdinand, en aurait envoyé un exemplaire à Philippe II d’Espagne. Deux dés, 63 cases, le premier arrivé a gagné. Tout paraît si simple, mais entre-temps, suivant où l’on tombe, c’est affaire d’accélération, de recul ou de patience. Pour toucher au but, ce jardin apaisé de l’oie, case 63, il s’agit de tomber pile. Et de ne pas rater son affaire: case 58, par exemple, c’est la mort, il faut tout recommencer depuis le début. Pourquoi l’oie, d’abord? Parce que, depuis l’Antiquité, elle représente l’animal qui vous alerte du danger.

Cousin du «Jeu de l’échelle»

Le succès du Jeu de l’oie a rapidement été international. On en retrouve très vite des traces à Londres ou à Paris. On en aménage des versions géantes dans les jardins des châteaux, et il est même présenté – un pur argument marketing – comme étant d’ascendance hellénique: c’est complètement faux, mais l’argument faisait mouche, au XVIIIe siècle, où tout ce qui semblait venir des Grecs anciens était à la mode. S’il fallait trouver des ascendances lointaines, des cousinages d’esprit à la spirale du Jeu de l’oie, il serait en revanche possible de les voir en Inde, avec Le jeu de l’échelle et des serpents, vieux de deux mille ans. D’une certaine manière, ça n’a pas grand-chose à voir: des cases, oui, mais disposées sur un plateau en carré. Et les dés permettent alors de s’accrocher à l’échelle, permettant de monter vers le ciel, la perfection de l’âme, cheminant grâce à la part vertueuse de l’être. Mais si l’on tombe sur les serpents, en revanche, on redescend le chemin, alourdi par le mal et sa part d’ombre, jusqu’à la réincarnation en un animal inférieur.

Si Le jeu de l’oie n’a pas cette hauteur philosophique, il servit en revanche à l’éducation bourgeoise des enfants, avec des versions où il s’agissait de faire comprendre aux chérubins la morale de l’existence, et la manière dont la Providence a de la suite dans les deux dés, vous guidant vers le bonheur ou le malheur. La version suisse, quant à elle, le Hâte-toi lentement représente plus simplement le chemin vers l’auberge.