Avec le Gamaret, les Genevois découvrent un vin plus coloré, plus structuré et riche en tannin que leur gamay ou leur pinot noir. En Valais, le Diolinoir très charpenté et corsé, particulièrement apte au vieillissement en barrique, fait une entrée remarquée parmi les spécialités rouges. Les Vaudois quant à eux, fidèles à des vins plus traditionnels, ignorent souvent que ces nouveaux cépages et quelques autres ont été créés au cœur de leur vignoble. Référence européenne en matière de croisements végétaux, le Centre viticole du Caudoz, à Pully, vient de lancer une nouvelle variété: le Carminoir, mariage idéal entre la Bourgogne et le Bordelais, conçu tout spécialement pour les meilleurs parchets tessinois.

Depuis 1965, la Station fédérale de recherches agronomiques de Changins poursuit au centre du Caudoz un programme de sélection de nouveaux cépages, mieux adaptés aux terrains et aux climats suisses que les variétés cultivées habituellement. Il s'agissait notamment d'obtenir des raisins plus précoces et plus résistants à la pourriture, de manière à rallonger le temps de mûrissement dans des zones humides et peu ensoleillées comme la région lémanique.

D'autres objectifs visaient à améliorer la régularité de la production et à augmenter la teneur en sucre des moûts par rapport au chasselas ou au pinot. Ainsi, à l'époque où producteurs et consommateurs ne se souciaient pas trop des questions de qualité, les chercheurs étaient déjà attentifs aux faiblesses de la viticulture suisse.

«Au plan botanique, le principe utilisé est celui de l'hybridation tel qu'il se produit spontanément dans la nature, et dont nous ne faisons que contrôler le processus, expose Jean-Laurent Spring, adjoint scientifique au Centre viticole de Pully. Nous choisissons deux géniteurs présentant une caractéristique recherchée. Il faut savoir que la vigne est autofertile, c'est-à-dire que les fleurs comportent des organes des deux sexes. Nous castrons l'une des plantes pour la fertiliser avec le pollen de l'autre. Puis nous récoltons les pépins que nous mettons à germer. Nous sélectionnons ensuite quelques spécimens jugés intéressants que nous multiplions séparément de manière végétative. Cette forme de clonage produit des individus rigoureusement identiques, nous permettant d'effectuer une première vinification significative.»

La transmission héréditaire des caractères reste un mystère pour les spécialistes qui parlent de «boîte noire». Aussi de nombreux croisements se révèlent-ils décevants; et sur les 141 combinaisons réalisées au Centre du Caudoz, seules 6 ont été retenues jusqu'ici. Deux variétés blanches, Doral et Charmont, ainsi que trois rouges, Gamaret, Garanoir et Diolinoir, ont pu être obtenues entre 1965 et 1970, puis homologuées enfin en 1990. «Beaucoup d'années ont été nécessaires à la sélection de souches fiables, aux essais de culture dans les différents vignobles, explique Jean-Laurent Spring. Et puis nous voulions prendre du recul, étudier d'autres facteurs avant de lancer ces nouveaux cépages sur le marché.»

D'emblée, Gamaret, Garanoir et Diolinoir suscitent l'intérêt de certains producteurs. Outre leurs avantages strictement viticoles, l'absence de réglementation contraignante en matière d'appellations rouges, l'évolution du goût du consommateur vers des vins plus structurés et colorés, l'attrait de la diversité et de la nouveauté ou encore le manque de tradition solidement établie dans certaines régions à l'égard des rouges sont autant d'éléments propices à l'émergence de ces cépages. De 45 hectares plantés en Suisse romande et italienne à fin 1995, les trois variétés totalisent aujourd'hui plus de 115 hectares, représentant environ 1% de la production totale et un dixième des vins dits de spécialités.

Particulièrement à l'aise dans le vignoble genevois, le Gamaret a pris une bonne longueur d'avance sur son frère le Garanoir, moins structuré, et son lointain cousin le Diolinoir, qui préfère le climat chaud et sec du Valais. Tout comme le petit dernier issu du Centre viticole de Pully, porté en mars sur les fonts baptismaux de l'homologation, et destiné à compléter le merlot au Tessin. En revanche, les Doral et Charmont de la première heure n'ont pas rencontré ce relatif succès, et demeurent à peu près confidentiels aujourd'hui. «Mises en concurrence avec d'autres cépages spéciaux également bien adaptés à leur région, commente Jean-Laurent Spring, ces deux variétés blanches se heurtent surtout à la tradition du chasselas». Et ce dernier de continuer à couler des jours tranquilles.