D’abord, il y a cette foutue falaise. Plongeant à pic, quasiment, dans le Haut-Lac. On la voit très bien de Cully (VD), juste en face du village vigneron vaudois. Elle surgit soudain, menaçante et noire sous une pluie battante, quand vous arrivez à pied de Saint-Gingolph, vous frayant un chemin au bord de cette route si étroite qu’elle est presque suicidaire pour les piétons.

Juste au-dessus de cette masse imposante se situe la carrière de calcaire et de silice de Meillerie, dernier vestige de toutes celles qui ont fait la gloire des lieux au XIXe siècle et dont le matériau, intaillable mais très résistant, a notamment servi à la construction de bâtiments importants à Genève comme la gare Cornavin et le Palais des Nations.

Aujourd’hui, ce temps est bien oublié. Comme la célèbre pierre où Jean-Jacques Rousseau est venu trouver l’inspiration pour Julie ou la Nouvelle Héloïse . Les techniques du béton ont largement remplacé ces ancestrales pierres, qui ont fait vivre jusqu’à 400 familles dans la commune. Alors les carrières ont fermé les unes après les autres, la population s’est retrouvée au chômage. Le village a périclité.

Conséquence: Meillerie, dominée par son séduisant prieuré, qui plus est dans un cadre lacustro-montagnard suprêmement esthétique, s’est tragiquement dépeuplée – 314 habitants en 2010, contre un peu plus de 1000 au début du XXe. Les hommes sont partis chercher du travail ailleurs. Et ici, on est désormais asphyxié par cette route ouverte par Napoléon en 1810, gagnée dans la roche qui fermait autrefois le passage et laissait à peine place à un étroit sentier.

Ce destin de village qu’elle dit «oublié de tous» fâche un peu Agnès Deroudilhe, Franco-Suisse revenue habiter sa maison de famille à Meillerie il y a quelques années.

Aujourd’hui, cette dame qui parle haut et fort, regard bleu perçant et volonté de convaincre chevillée au corps, préside l’Association pour un développement harmonieux de l’est du pays d’Evian (ADHEPE). «C’est la rive du lac qui est la plus sauvage, il faut la conserver, mais sans en faire une réserve d’Indiens!» Et éviter que le village ne meure un peu plus, avec ses volets déjà clos depuis des lustres, ses anciens magasins fermés, ses murs décrépits, ses toits percés…

A la tête de son association, Agnès Deroudilhe milite donc pour une voie de circulation routière qui contourne Evian et tous les villages du littoral jusqu’à Saint-Gingolph, car il est impossible d’élargir cette route très fréquentée par les pendulaires et les touristes.

Elle prône aussi la réalisation d’une «voie verte», c’est-à-dire d’une piste cyclable qui emprunterait le tracé de la ligne désaffectée du Tonkin et participerait au développement touristique. Bref, pour elle, il faut restituer le «littoral à ses habitants» afin de le rendre «accueillant pour les visiteurs».

Partant, elle s’oppose à la réhabilitation de la voie de chemin de fer, comme de très nombreux habitants le réclament. Contre ces utopiques, ces «fous de trains», comme elle les appelle: pas moins d’une dizaine d’associations. D’ailleurs, confie-t-elle, «c’est une illusion de penser que cela supprimerait des véhicules sur la route» et elle doute qu’«un seul élu français croie une seconde à la réouverture de cette ligne. Car on en connaît les contraintes: il faudrait passer par une étude de faisabilité géologique. Ce n’est pas gagné.» Les risques de chutes de pierres, reconnus par les géologues du Bureau ingénierie des mouvements de sol et des risques naturels, à Grenoble, sont qualifiés de «très élevés».

Agnès Deroudilhe peste aussi contre ces tirs de mines qui continuent au fil de la maigre exploitation de la carrière des Etalins par la Sagradranse et qui «secouent le village depuis trente ans»: «Des cadres de tableaux tombent parfois, les murs des maisons se fissurent. Il y a eu un gros éboulement de 100 000 mètres cubes de pierres en 1995.» Et un nouvel incident de ce type, moins grave, s’est produit en janvier dernier. Il devient donc «urgent, dit-elle, de mesurer exactement l’impact» de ces tirs «sur la stabilité du massif».

Une catastrophe est possible, la présidente de l’ADHEPE s’en inquiète. Elle parle d’«épée de Damoclès au-dessus de la tête des Meillerons et des usagers de la route départementale 1005». Elle évoque même la possibilité d’un tsunami lémanique si la falaise s’écroulait. «Les Suisses ne savent pas tout ça.»

Depuis que la CGN ne dessert plus Meillerie, les contacts entre les deux rives Est se sont en effet réduits. C’est dommage, car ce village, dans sa partie la plus ancienne, toute proche de la berge, recèle un charme fou. La ruelle pavée, bardée de hautes maisons en pierre de taille, demeure un très joli centre de vie, où se retrouvent pêcheurs affairés à la réparation de leurs filets, jeunes enfants et plus anciens. A l’ombre de la falaise.

Il est «urgent de mesurer l’impact des tirs sur la stabilité du massif»