Ce n'est pas parce qu'un produit est naturel qu'il est inoffensif. Et les plantes médicinales, dont l'usage déjà considérable ne cesse de croître dans le monde, ne font pas exception. C'est pourquoi l'Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de publier le 10 février un document intitulé «lignes directrices pour les bonnes pratiques de culture et de récolte des plantes médicinales». Celui-ci vise deux objectifs: assurer la qualité et l'innocuité des produits traditionnels et protéger l'environnement contre une surexploitation d'espèces végétales sauvages auxquelles sont attribuées des vertus curatives. Un mode d'emploi certainement nécessaire dans un marché qui pèse plus de 100 milliards de francs par année, selon une étude publiée en 2000 par la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), et dans lequel il n'existe pour ainsi dire aucune réglementation.

«La médecine à base de plantes est de plus en plus populaire, que ce soit dans les Etats en développement ou industrialisés, explique Daniela Bagozzi, porte-parole de l'OMS. Pour les populations des pays pauvres, elle représente souvent le seul accès aux soins. Ces pratiques procèdent d'une sagesse qui se transmet oralement d'une génération à l'autre, mais qui n'a pas fait l'objet d'une abondante littérature scientifique.» Résultat: des cas d'intoxication sont régulièrement rapportés par les autorités sanitaires. La cause en est le plus souvent la mauvaise qualité des produits, des erreurs dans la détermination des espèces ou simplement d'un mauvais usage de la plante.

Ainsi, la plante médicinale Ma Huang, utilisée en Chine pour des traitements de courte durée des congestions de l'appareil respiratoire, a été commercialisée dans les années 90 aux Etats-Unis comme complément diététique. Sa consommation prolongée a provoqué une douzaine de décès ainsi que des attaques cardiaques et cérébrales. Dans le même pays, des cas d'arythmie cardiaque grave ont été signalés en 1997 après la substitution accidentelle du plantain utilisé comme additif alimentaire par de la digitale laineuse utilisée généralement pour les affections cardiaques. En Belgique, dans les années 90, au moins 70 personnes ont dû subir une greffe de rein ou des dialyses après avoir absorbé une plante de la famille des Aristolochiaceae, à nouveau comme complément diététique. A Hongkong, probablement à cause de leur ressemblance, des racines de gentiane ont été confondues avec celles de Podophyllum hexandrum, provoquant au passage 14 cas d'intoxication.

L'autre danger lié à l'usage des plantes médicinales est environnemental. Plusieurs espèces sauvages sont menacées d'extinction à cause d'une exploitation incontrôlée. C'est le cas notamment de certains types de Ginseng, de l'hydraste du Canada, de l'échinacée, de l'actée à grappes, de l'orme rouge ou encore du kava kava.

Le document de l'OMS s'adresse donc aux cultivateurs, aux cueilleurs ainsi qu'aux autorités sanitaires et politiques des pays concernés. Les recommandations concernent tout l'éventail des activités de culture et de récolte, y compris le choix du site, des considérations sur le climat et le terrain, le choix et la reconnaissance des semences et des plantes, les traitements des cultures ainsi que le transport et la conservation des végétaux. On trouve aussi des conseils sur l'édification de lois nationales et régionales, sur les normes de qualité, les brevets et le partage des bénéfices.

«Nous nous sommes inspirés en partie des lois de l'Union européenne qui sont efficaces en matière de contrôle de qualité des plantes ainsi que de protection de l'environnement, explique Daniela Bagozzi. Nous avons également pris comme modèle les lignes directrices que la Chine a mises au point. Ce pays, dont les praticiens ont commencé depuis longtemps à noter leurs observations, est à l'avant-garde dans ce domaine.»

Les lignes directrices de l'OMS s'inscrivent dans une stratégie plus générale, destinée à aider les pays à évaluer la médecine traditionnelle au sens large et à l'intégrer dans les systèmes de santé. Si la Chine, la Corée du Nord et du Sud ainsi que le Vietnam y sont déjà parvenus, de nombreux pays ne possèdent pas d'outil cohérent permettant un contrôle législatif sérieux.

Un des plus grands défis de cette stratégie est l'évaluation de l'efficacité et de l'innocuité des plantes médicinales. Beaucoup d'études existent déjà, mais elles souffrent trop souvent de méthodologies déficientes. Il faut dire que les études cliniques sont difficiles à concevoir. Une seule plante peut contenir des centaines de substances actives différentes dont les effets peuvent s'annuler ou s'amplifier entre eux. Le mode de préparation et d'administration, qui varie d'une région à l'autre, peut également influencer les résultats. L'OMS préconise la rédaction d'un protocole standardisé, en collaboration avec les médecins traditionnels et conventionnels, qui puisse assurer la qualité des résultats scientifiques, mais qui soit adapté aux particularités de la médecine traditionnelle.

Cependant, les plantes ont depuis longtemps fait la preuve de leur potentiel curatif. ainsi 25% des médicaments modernes sont préparés à base de plantes qui ont au départ été utilisées traditionnellement. L'Artemisia annua, utilisée en Chine depuis près de 2000 ans, s'est avérée efficace contre le paludisme résistant aux médicaments classiques. Autre exemple, la Sutherlandia microphylla fait actuellement l'objet d'études visant à évaluer son action sur les personnes malades du sida. Cette plante, généralement utilisée comme tonique, semble capable d'augmenter la masse corporelle de ces patients ainsi que de leur donner plus d'énergie et d'appétit.