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Attention, sujet sensible. Sophie Goettmann est onychologue et ses récits d’interventions chirurgicales sur les ongles atteints de psoriasis, voire de tumeurs, exigent un estomac bien accroché. Mais Vos Ongles, tout un monde (Ed. Actes Sud, 2020) ne parle pas que d’opérations hardcore. Dans ce premier ouvrage (très) complet sur la question, la médecin française évoque aussi l’historique du cosmétique, le lien entre l’ongle et la santé, physique et psychique, ainsi que les superstitions que cette «plaque ou tablette de kératine de 1 ou 2 centimètres carrés» a inspirées.

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D’abord, cette information surprenante. Les ongles des mains poussent trois fois plus vite que ceux des pieds, 3 mm contre 1 mm par mois. Raison pour laquelle, quand vous recevez une valise sur le gros orteil, l’hématome disgracieux peut mettre une année à disparaître. Autre info inattendue: le calcium est sans rapport avec la fragilité des ongles. Ni, d’ailleurs, avec les petites taches blanches de la surface, qui sont liées à «une anomalie de la kératinisation». Enfin, savez-vous quel est leur ennemi le plus farouche? Ni les vernis ni les coups de marteau, mais… l’eau.

L’eau, cette ennemie

Pour la spécialiste, rien de plus redoutable que ces «va-et-vient de l’eau à travers l’ongle qui dédoublent les tablettes. Les agents acides, alcalins modifient la quantité de soufre des protéines qui stabilisent les fibres de kératine et endommagent aussi le ciment intercellulaire.» Voilà pourquoi les ongles des nettoyeurs s’améliorent pendant leurs vacances. Suite à un problème d’ongles qui se dédoublent ou, pire, se décollent, l’onychologue conseille le port de gants.

En cas de décollement, la chirurgienne doit parfois couper la tablette à ras, c’est-à-dire juste au-dessus de la cuticule… Là, vous vous crispez. C’est normal. L’ongle est notamment conçu pour protéger nos doigts et nos orteils, comme un petit bouclier, alors quand il disparaît, la sensation d’exposition est maximale. «Découper l’ongle est le premier pas vers la guérison, rassure la médecin. Cela permet d’éviter toute traction sur les tablettes et toute macération sous-jacente.»

Trop de soins tue le soin

D’accord, mais pourquoi les ongles se décollent-ils? A cause de maladies inflammatoires, comme le psoriasis, mais, le plus souvent, à cause de nos maladresses. Vous jardinez à mains nues, puis vous utilisez une lime pour nettoyer chaque ongle en profondeur. Mauvaise idée. La lime risque de décoller la tablette de son lit, l’eau pénètre dans l’interstice et c’est le début des dégâts. Un ongle décollé perd de sa transparence, devient blanc.

Pareil pour la cuticule, ce repli de peau à la base de l’ongle qui sert de joint d’étanchéité. «Il est coutumier de repousser les cuticules avec un bâtonnet de bois. Je conseille plutôt de les repousser en les massant, car elles doivent demeurer hermétiques», avertit la médecin. Sinon? «On voit apparaître des lignes blanches transversales.»

Onychophagie, le fléau

Et puisqu’on en est aux soins, passons aux vernis. Etonnamment, l’ochynologue ne les condamne pas – elle condamnerait plutôt les talons aiguilles qui peuvent créer des ongles d’orteil tellement pincés que, parfois, les deux extrémités se rejoignent! Pour le vernis, dont elle raconte l’avènement dans les années 1920 inspiré par la peinture de… voitures, l’auteure conseille juste de l’ôter au bout de cinq jours au plus, avec un dissolvant doux pour ne pas trop assécher l’ongle.

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C’est que la spécialiste en voit, des ongles abîmés, meurtris, défigurés ou simplement rongés, l’onychophagie touchant 20 à 30% de la population. De la simple mycose au psoriasis déformant, du simple ongle incarné à l’ongle coquille, cet élément peut prendre des textures et des couleurs stupéfiantes. Souvent, tout s’arrange avec une opération de la matrice, soit la partie immergée de l’ongle dont on ne voit que la lunule, ce petit croissant blanc à la base de la tablette.

Mais parfois, la plaque est définitivement détruite. Or, «femmes en tête, il est difficile d’assumer un ongle défiguré», note la médecin qui a fait une enquête auprès de 1728 patients atteints de psoriasis. Dans le détail, «93% souffrent d’une gêne esthétique, 50% de douleurs, 44% d’une gêne pour une activité quotidienne et 14% d’un handicap majeur». Si le regard d’un quidam s’attarde sur le blessé, l’auteur invite le ou la concerné(e) à expliquer que c’est une maladie non contagieuse, car la main, «organe relationnel, est aussi un haut lieu de suspicion».

Un ongle défiguré peut créer un inconfort psychologique? L’inverse est aussi vrai. La spécialiste cite plusieurs cas très touchants où un décès, l’incendie d’une maison, la perte d’un travail, etc., se soldent par un lichen agressif, un psoriasis virulent ou une méchante onychotillomanie, vous savez cet auto-saccage qui consiste à s’arracher les peaux attenantes, appelées précisément des envies…

SOS protéines

Sans surprise, la santé physique se raconte aussi dans les ongles. Consommation excessive d’alcool, troubles intestinaux, chirurgie bariatrique ou insuffisance rénale peuvent occasionner «des ongles très fragiles, striés, qui poussent lentement et se fissurent».

Les ongles étant, comme les cheveux, principalement constitués de kératine, les régimes réduisant les protéines les affaiblissent, sans parler de l’anorexie sévère qui «provoque une acrocyanose (mains froides et violacées) et des ongles striés et parfois en forme de cuillère, si un manque de fer y est associé».

Jamais le vendredi

Avec cette vie intense et ces manifestations spectaculaires – en 2018, à 82 ans, l’Indien Shridhar Chillal a coupé ses huit mètres de griffes qu’il n’avait pas touchées depuis ses 14 ans! –, pas étonnant que les ongles aient toujours été sujets à superstitions. Des constantes? On ne les coupera pas le vendredi, sous peine de «jouer avec la main du diable».

Impossible non plus de se couper les ongles, ni les cheveux, sur un navire, sinon, c’est «le calme plat». Au Moyen Age, on combattait les vomissements en avalant des bouts d’ongles de pieds réduits en poudre et les rhumatismes par «l’enfouissement d’une bouteille contenant des rognures d’ongles et de l’urine»…

Onyx rose…

A propos, pourquoi le ou la spécialiste de l’ongle s’appelle onychologue? Car, en grec ancien, ongle se dit onyx sachant que l’onyx rose était l’emblème de la séduction féminine. Alors oui, quand tout va bien, conclut Sophie Goettmann, «on a de jolies pierres précieuses au bout des doigts».