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La longue histoire du sexe

A la faveur du mouvement #MeToo, des études de genre et des luttes pour les droits LGBT+ paraît une passionnante fresque de l’histoire des mentalités et des pratiques sexuelles. Cet ouvrage remarquable rappelle combien la liberté du désir reste un combat

A-t-on le droit de ne pas s’intéresser à la chose? De faire l’amour quand on a ses règles? De jouir avec une personne du même sexe? Le consentement féminin est-il vraiment nécessaire? En plongeant dans Une histoire des sexualités (Ed. PUF), l’étourdissante épopée de l’historienne Sylvie Steinberg, spécialiste de l’histoire des femmes et du genre à l’époque moderne, et à laquelle ont contribué Christine Bard, Sandra Boehringer, Gabrielle Houbre et Didier Lett, le constat s’impose: la société, investie de rapports de pouvoir et de domination, n’a jamais cessé de vouloir imposer ses dogmes dans l’alcôve.

Passée au tamis de la question du genre et des rapports hommes-femmes, cette histoire des injonctions et normes sexuelles, de l’Antiquité à l’aube du XXIe siècle, démontre à quel point l’intime est sensible «aux évolutions économiques, politiques ou religieuses», note Sylvie Steinberg.
 Ainsi, dans l’Antiquité, la question du genre n’est pas pertinente et «la force d’éros» prévaut. Les poèmes de Sappho notamment, en 600 avant notre ère, louent cet élan «transgenre».

Mariées avant leurs premières règles

Mais la sexualité est déjà du côté du pouvoir, comme en attestent les rapts bisexuels et compulsifs de Zeus dans la mythologie. Dans la cité, le citoyen désigne à la communauté l’adolescent qu’il enlèvera, «pour une durée fixée par la loi», afin de lui offrir un statut plus élevé. Se soustraire à cette tradition pour un jeune garçon bien né est déshonorant.

Déjà aussi, les pratiques sont sous contrôle puisque aimer «être pénétré sexuellement par un autre citoyen est la marque d’une faiblesse civique». Les citoyennes, elles, peuvent être mariées avant leurs premières règles. Et si elles sont violées, «ce qui est pris en considération est l’atteinte portée à l’époux». Quant aux esclaves, ce ne sont que des «biens».

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Les médecins au diapason de la morale chrétienne

A Rome, on invente de nouvelles injonctions: «La fellation et le cunnilingus sont présentés comme les actes les plus dégradants qui souillent l’organe politique qu’est la bouche, donc la voix d’un citoyen.» Avoir un pénis trop volumineux «enlaidit» également l’homme, tandis qu’aimer trop sa femme «est l’aveu d’une faiblesse physique et mentale». Mais c’est la période médiévale, longue de dix siècles, qui déborde d’imagination pour soumettre les élans, avec l’instauration du mariage comme sacrement.

Les époux ont désormais une «dette conjugale» l’un envers l’autre, qui lie coït et procréation, agrémentée d’une cohorte d’interdits, dont le «plaisir de la copulation», qualifié d’adultère, car le mari traiterait alors sa femme «comme une prostituée». L’homme doit aussi se placer sur elle, seule position «en conformité avec le rapport hiérarchique entre les sexes». Longtemps, les médecins se mettent au diapason de la morale chrétienne, affirmant par exemple que s’éloigner de la position du missionnaire expose à avoir «des enfants contrefaits, lépreux, infirmes ou monstrueux».

Les bordels pour «patienter» avant le mariage

Malgré ces injonctions à la procréation, les tentatives de contraception existent néanmoins, d’une efficacité relative: l’homme «s’enduit le pénis d’huile de cèdre, de balsamine ou de céruse», la femme «saute en l’air après le coït». Les théologiens dénoncent ces «poisons de stérilité» qui causent «le rétrécissement du monde». De même qu’ils accusent les «sodomites» d’apporter guerres, morts, pestes. La sodomie devient d’ailleurs «une accusation fréquente appliquée à l’ennemi, l’étranger, l’autre», donnant lieu à une chasse aux sorcières aux XIV et XVe siècles, avec des sévices infligés aux organes génitaux des dénoncés.

On noie aussi celles qui privilégient les plaisirs féminins, qu’Etienne de Fougères méprise dans ses écrits de 1175, car elles «ne se soucient pas de pilon dans leur mortier». Peu à peu, les garçons sont autorisés à fréquenter les bordels, pour «patienter» avant le mariage. Ceux-ci sont peuplés de filles qui ont été violées, car, comme l’écrit Thomas d’Aquin: «La victime d’un viol, si elle n’est pas épousée par le séducteur, trouvera plus difficilement à se marier. Elle pourra être conduite à se livrer à la débauche d’où l’éloignait jusque-là une pudeur intacte.»

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La femme, soupçonnée d’être naturellement lubrique, ne dispose pas non plus de la capacité juridique de porter plainte; «des témoins doivent venir attester qu’elle est de bonne renommée et qu’ils l’ont bien entendue crier.» Le philosophe du XIIe siècle Guillaume de Conches affirme pour sa part: «Quoique dans le viol l’acte déplaise à son début, à la fin, la faiblesse de la chair aidant, il n’est pas sans agrément.»

Le sexe, un acte répugnant

Avec la Renaissance émerge un souci de limiter les naissances, et une curiosité médicale pour la jouissance. «Si les femmes ressentent du plaisir, c’est que Dieu a voulu leur faire oublier la crainte de mourir en couches. Si les hommes en ont, c’est qu’ils doivent surmonter le dégoût de se livrer à un acte d’autant plus répugnant que le «vase» de la femme est situé près de la bouche des excréments», expliquent les anatomistes, qui nomment les ovaires «testicules féminins».

On a longtemps pensé que le sperme provoquait le plaisir féminin, certains s’intéressent enfin au clitoris, mais la majorité des scientifiques masculins rient de cette trouvaille. La littérature médicale garde pour objectif «d’apprendre aux couples à faire de beaux enfants», et l’on y martèle toujours que l’homme chevauché par sa femme expose leurs héritiers à naître «nains, boiteux, bossus, louches, imprudents et stupides». Mais le divorce est consenti en cas d’impuissance masculine, qu’il faut prouver durant «le congrès: une relation sexuelle dûment constatée par les experts médicaux et le juge ecclésiastique».

La hantise de la masturbation

Au XVIIIe siècle souffle un vent de libertinage, avec une baisse majeure de fécondité grâce à l’arrivée des «redingotes d’Angleterre», préservatifs en intestin d’agneau. La tradition du troussage de domestiques est dénoncée par quelques penseurs, tandis que les médecins biologisent toujours plus d’interdits. Au XIXe, L’onanisme, best-seller rédigé en 1760 par le médecin suisse Samuel Auguste Tissot, qui égrène les «pathologies de cette perversion solitaire», devient livre de chevet, et «la hantise de la masturbation» permet une vaste commercialisation de corsets et remèdes pour refréner ces «désirs impurs» exposant les garçons à la «mollesse», «l’efféminement», et les filles à un «grossissement du clitoris qui permet à la femme d’en habiter une autre».

L’aube du XXe siècle voit poindre la psychanalyse, qui ne condamne plus l’homosexualité mais la «pathologise», de même que la «frigidité féminine» et d’autres «perversions». Tout s’accélère avec le féminisme ou l’arrivée des «orgasmologues», telle Shere Hite, qui «relativise l’intérêt de la pénétration vaginale dans le plaisir féminin», au prix de violentes attaques. Mais le vœu de laisser les injonctions à la porte de sa chambre est bien là. Tout est enfin remis en question. Comme dans cet essai percutant.

Une histoire des sexualités, Sylvie Steinberg, Ed. PUF, 528 p.

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