Avec leur fille, elles ont la complicité, la proximité, et aussi l'ambivalence qui en découle. Avec leur garçon, comme elles disent, «c'est différent». On n'en parle pas trop, «par pudeur», dit Alain Braconnier, et aussi parce que notre souci d'égalité a rendu suspect le simple désir d'avoir un garçon. Le livre du psychiatre et psychanalyste parisien, en tout cas, est le premier en français à explorer cette relation très particulière, et cela pas seulement parce que la culture valorise les mâles: avec le garçon, la propre chair d'une femme engendre le masculin, le différent, ce qu'elle n'a pu être. L'un pour l'autre, mère et fils resteront uniques à jamais.

Auteur notamment de l'excellent Sexe des émotions, Alain Braconnier a conçu un livre très abordable pour décrypter cette relation mais surtout pour déculpabiliser les mères d'aimer leur fils. Il le fait à un moment où la plupart de ses confrères insistent sur le rôle du père. C'est vrai qu'à les entendre, certains jours, on en finirait par soupçonner les génitrices d'être naturellement toxiques.

Le Temps: Les mères d'aujourd'hui ont peur d'aimer leur fils, dites-vous. L'observez-vous comme thérapeute?

Alain Braconnier: Oui. Je reçois des enfants et des adolescents, souvent accompagnés de leurs parents. J'entends beaucoup leur mère, pour expliquer leurs difficultés, prononcer l'une ou l'autre de ces formules simplificatrices qui circulent: «Je l'ai trop couvé» ou «J'ai été trop proche de lui», ou «Je suis trop fusionnelle», ce qui revient au même. Bien sûr, les mères étouffantes, ça existe. Mais j'en vois beaucoup moins que de mères qui culpabilisent d'aimer leur fils. Je veux rappeler à ces femmes que ce qui fait grandir un enfant, ce qui lui donne confiance en lui, c'est d'abord l'amour qu'il reçoit. Ce contrôle qu'elles exercent sur elles-mêmes, je le trouve inapproprié. J'aimerais les encourager à se faire confiance, à rester spontanées, à ne pas se retenir de câliner et de rassurer leur garçon.

– On rend les mères anxieuses en les accusant d'être trop anxieuses?

– Oui, c'est un cercle vicieux! Le père reprochera volontiers à la mère son excès d'anxiété, mais souvent, ce reproche est inapproprié. Je n'ai jamais vu une mère consulter inutilement: si elle s'inquiète, il y a toujours une bonne raison. Plus généralement, j'aimerais rappeler que tout, dans le devenir d'un enfant, ne s'explique pas par les parents, que chaque être, en naissant, a son tempérament et que parfois, c'est l'enfant fragile qui fait la mère anxieuse. Le lien de causalité n'est pas univoque.

– Tout de même, vous ne contestez pas que l'amour maternel, à trop haute dose, peut devenir toxique?

– Tout à fait d'accord: trop, c'est trop, je le dis à plusieurs reprises dans mon livre. Mais je dis aussi qu'une mère aimante sait que la séparation entre elle et son fils doit advenir, qu'elle y participe. L'enfant, quant à lui, a envie de grandir et il sait bien, le moment venu, montrer des signes de mise à distance. Voyez la pudeur naturelle qui existe entre eux. Il ne faudrait pas croire que le rapport fusionnel de départ va forcément mal tourner si personne ne vient les séparer.

– Pourtant, parfois il tourne mal. Où passe la limite entre une mère aimante et une mère étouffante?

– Dans le «trop». L'enfant souffre, et il le dit. Ou plutôt, il le manifeste. Il n'est pas rare qu'il devienne violent avec sa mère. Dans ces cas-là, on observe que le père est souvent absent.

– Un tiers qui vient séparer la mère et l'enfant, c'est donc tout de même utile!

– Oui, le père joue un rôle essentiel, même si bien d'autres personnes participent à la séparation. Le garçon a besoin d'une figure paternelle aussi parce qu'il a besoin de s'identifier à une figure masculine.

– En somme, vous ne contestez pas l'apport de la psychanalyse, mais la vulgarisation excessive de certaines notions?

– Pour être franc, je pense que certains psychanalystes eux-mêmes n'échappent pas à la schématisation. Plus généralement, il me semble que depuis plusieurs décennies, à force de vouloir expliquer les relations humaines, nous les avons rigidifiées dans des théories explicatives, trop souvent présentées comme des vérités. Lorsque ces vérités se réduisent à une formule…

– Par exemple: «Une mère n'aime jamais trop son fils»?

– Vous voyez bien, on ne peut pas résumer mon livre à une phrase! Je dis: une mère n'aime jamais trop son fils. Mais trop, c'est quand même trop!

– Vous trouvez donc qu'on surestime le caractère dangereux de la «mère juive» et qu'on sous-estime celui de la «mère froide»?

– Oui. Celle qu'on appelle la «mère juive» ou «mère méditerranéenne», qui a tendance à exprimer sa tendresse de manière exubérante, est beaucoup moins dangereuse que la mère distante et froide. Cette dernière est plus rare, heureusement.

– Quelle est la part de la culture dans cette affaire? La mère «froide» est-elle plus volontiers nordique?

– Non! Elle n'est pas géographiquement située au nord! Bien sûr qu'une mère suédoise ne va pas exprimer de la même manière sa tendresse qu'une mère grecque. Mais l'enfant ne s'y trompe pas, il sent qu'on s'intéresse à lui. Il est question ici des sentiments, non de leur expression. Mon message aux mères est: ne vous retenez pas de ressentir de l'amour.

– Il n'y a pas de mal non plus à devenir des «superwomen», dites-vous.

– Aujourd'hui, on voit des garçons fiers de leur mère et ayant envie de faire le même métier qu'elle. Elle reste pour eux une maman, mais en plus, ils peuvent s'identifier à elle comme ils ne s'identifiaient jusqu'ici qu'à leur père. Je me suis posé la question de l'effet de cette évolution sur l'enfant, et je crois que c'est bien: à mère forte, fils fort. Plus exactement: à mère aimante et forte, fils fort et sensible. La sensibilité, c'est la qualité de demain.

MÈRE ET FILS de Alain Braconnier, Ed Odile Jacob, 328 p.