«Commiphora, tepescohuite, kniphofia, orobanche…» Ces noms sonnent comme une invitation au voyage. Les botanistes savent qu'il s'agit de plantes qui poussent en Inde, au Mexique, à Madagascar, ou même dans les Cévennes. Les consommatrices de produits de beauté, elles, ont appris qu'on les trouve dans les derniers sérums anti-âge, crèmes de soin ou fluides «minceur» lancés sur le marché.

La présence de plantes dans les cosmétiques a un côté rassurant. Après les scandales autour de la Santé publique qui ont éclaté ces dernières années, le public est devenu suspicieux: plus question, pour les fabricants, de vendre des crèmes aux extraits de cellules animales, ou des produits dont le nom prête à confusion. «Lorsque nous avons lancé notre «lifting biologique», les consommatrices n'ont pas compris de quoi il s'agissait, elles ont mal réagi. C'est un des premiers produits à avoir disparu de la gamme. La nature en revanche, rassure: même s'il existe des plantes hautement toxiques», explique Lionel de Benetti, responsable de la recherche et du développement chez Clarins.

Mais avant d'être introduites dans une formulation, à l'état d'extrait ou de molécule, ces plantes ont dû être redécouvertes par des ethnobotanistes. Employés par l'industrie cosmétique, ces derniers tentent de repérer la plante dont l'actif, la molécule, l'extrait pourra faire avancer les recherches. On les imagine un peu en Indiana Jones arpentant l'Amazonie en quête de la plante magique qui fera des miracles sur la peau des femmes. La réalité est moins romanesque, mais tout aussi passionnante…

Lorsque Olivier Marc tend sa carte de visite, on y lit deux adresses: la première à Clermont-Ferrand, la seconde au Burkina Faso. Ce jour-là, il est à Paris pour le lancement d'un nouveau soin «anti-âge» d'une grande marque. Cela fait dix ans qu'il exerce son métier d'ethnobotaniste en Afrique, pardon, de «consultant en biologie», pour la société Sama Bioconsult. Dix ans qu'il arpente les villages, qu'il soutire aux tradi-praticiens, aux sages, aux femmes, aux guérisseurs, leurs secrets. Qu'il les suit dans la brousse, recueille les recettes. La clé du travail d'Olivier Marc, c'est le temps: «Dans les villages, le rituel est toujours le même: d'abord on nous offre un verre d'eau, le verre de l'étranger. Ensuite on nous demande des nouvelles de l'extérieur. Enfin, on nous demande pourquoi on est venu. Il peut s'écouler une journée entière avant qu'on nous pose la question.» Il conte l'histoire de cet ancien chasseur, qui l'avait emmené une journée entière dans la brousse. «Nous avons répertorié ensemble une trentaine de plantes avec leurs recettes. Comme à chaque fois, j'en ai fait un livret avec les dessins pour que le vieil homme puisse les reconnaître. Six mois après, lorsque je suis revenu pour le lui montrer, il était décédé. Il avait emporté son savoir avec lui.» Depuis dix ans, pas une des plantes qu'il a envoyées aux laboratoires Christian Dior n'a été retenue, à part une, dont le nom restera secret. «Nous recevons environ 250 plantes par an. Seules une ou deux, voire zéro sont utilisées», explique Patrice André, directeur du laboratoire actifs biologie et cosmétique.

«Il faut avoir les moyens du groupe LVMH (propriétaire de Christian Dior) pour s'offrir les services d'un ethnobotaniste au Burkina Faso pendant dix ans!», lance Alban Muller, président d'Alban Muller International. Ce Bâlois d'origine («de la quatrième génération») au verbe truculent, reçoit dans ses bureaux, à Vincennes: il se définit comme «un chimiste du naturel». Dans ses laboratoires, les plantes sont analysées, leurs molécules extraites et mises à la disposition de l'industrie cosmétique. Il n'a pas l'air d'un aventurier, plutôt d'un aventurier assagi; «95% des végétaux utilisés en cosmétique sont d'origine européenne. Indirectement, les effets pervers de la politique agricole commune favorisent la production de plantes médicinales. Comme vous le voyez, nous sommes un peu moins Indiana Jones que vous le pensiez, et un peu plus paysans.»

C'est ainsi qu'il raconte l'histoire du potimarron. «Un jour, Philippe Desbrosses, le nouveau directeur d'Ecocert, qui est aussi consultant chez Carrefour, m'a apporté un des potimarrons qu'il cultive dans sa ferme de Sainte-Marthe, où il tente de conserver les espèces oubliées. Ses employés, qui récoltent les graines manuellement, lui ont fait remarquer qu'ils avaient les mains plus douces. En analysant le potimarron, nous avons découvert qu'il contenait de la vitamine A. Du coup, toute une gamme de cosmétiques au potimarron va être développée et vendue dans les magasins Carrefour.» La société Alban Muller participe également à un programme de culture raisonnée de l'edelweiss, «cette fausse fleur» aux feuilles à poil laineux, qui résiste merveilleusement au froid et aux attaques des rayons UV. «En l'analysant, nous avons découvert qu'elle produit des substances anti-oxydantes et anti-UV: parfait pour les produits solaires.»

Quel bénéfice les pays en voie de développement – qui utilisent leurs plantes principalement pour se guérir – retirent-ils de tout cela? La réponse relève de la conscience de l'entreprise: «Il y a les plantes qui sont cultivées et traitées dans le pays, et dont on importe l'huile, comme celle du rosier muscat, un rosier sauvage qui pousse dans les Andes chiliennes. Celles qui sont cultivées sur place, comme le tepescohuite – l'arbre à peau – qui pousse au Mexique, qu'on importe sous forme de poudre, que l'on traite, et celles qu'on essaye de cultiver le plus près possible des laboratoires», explique Alban Muller. Pour Olivier Marc, la dimension «un prêté pour un rendu» est très importante. «Si les laboratoires découvrent une molécule intéressante dans l'une des plantes que nous leur faisons parvenir, j'entends intégrer un paragraphe dans le contrat qui stipule que l'on cultive dans la région, que l'on travaille avec les habitants de la région…