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enquête

L’Oréal, la tentation de Nestlé

Menaces de mise sous tutelle, de révocation d’héritage: les déchirements entre Liliane Bettencourt et sa fille fragilisent l’équilibre capitalistique du groupe de cosmétiques. A qui pourrait profiter cette guerre familiale? L’autre grand actionnaire, Nestlé, attend son heure en Suisse

«Danone, c’est la cathédrale de Chartres. On n’achète pas la cathédrale de Chartres», lançait, au milieu des années 1980, Antoine Riboud, PDG de cette entreprise, bien avant que PepsiCo ne lorgnât le groupe français. A cette aune, L’Oréal serait-il l’Arc de triomphe ou la tour Eiffel? La question vaut d’être posée alors que le conflit entre Liliane Bettencourt et sa fille, Françoise Bettencourt Meyers, pèse sur l’avenir du groupe de cosmé­tiques.

Un équilibre juridiquement très encadré régit les relations entre les deux principaux actionnaires de L’Oréal, la famille Bettencourt (qui détient 31% des actions) et Nestlé (29,8%). Mais le patron du géant suisse de l’agroalimentaire, l’Autrichien Peter Brabeck-Letmathe, ne considère plus taboue l’hypothèse du rachat des parts de la famille Bettencourt dans L’Oréal. «Si la famille décidait de vendre, ce serait une décision de Liliane Bettencourt. Nous devrions alors étudier cette opportunité», a-t-il indiqué, le 26 août, en marge du 40e anniversaire du Forum économique de Davos. Officiellement donc, le groupe suisse admet étudier le dossier.

Aux termes du pacte d’actionnaires qui lie la famille Bettencourt à Nestlé, la situation est destinée à être figée jusqu’au 29 avril 2014: d’ici là, les deux parties sont libres de vendre leurs actions mais doivent, en vertu d’un droit de préemption, se les proposer mutuellement. Ensuite, Nestlé et la famille Bettencourt pourraient céder leur part à qui bon leur semble. Par ailleurs, si Liliane Bettencourt mourait, l’équilibre capitalistique du groupe ne pourrait être modifié dans les six mois après son décès. Après, en revanche, le jeu serait ouvert.

Qui aurait intérêt à ce que L’Oréal passe dans le giron de Nestlé? «Françoise Bettencourt Meyers», affirme Pascal Wilhelm, l’avocat de Patrice de Maistre et également, depuis peu, l’avocat fiscaliste de Liliane Bettencourt. Cette dernière a déjà légué à sa fille plus de 95% de sa fortune, notamment sous forme d’actions L’Oréal en nue-propriété, de titres Nestlé, d’un splendide appartement sur la Ve Avenue, à New York, et, ce qui se sait moins, en lui donnant sa propriété de Neuilly. Pour habiter sa maison, la mère paie chaque mois un loyer à sa fille, via la société Sebor…

A 87 ans, Liliane Bettencourt conserve toutefois ce qui est le plus stratégique: la présidence de Téthys, la holding familiale, et l’un des trois sièges de la famille au conseil d’administration de L’Oréal aux côtés de sa fille, Françoise, et de son gendre, Jean-Pierre Meyers. Dans les statuts de Téthys et ceux de L’Oréal, une incapacité juridique, comme une mise sous tutelle, obligerait Liliane Bettencourt à quitter la présidence de Téthys et à lâcher son siège d’administratrice de L’Oréal.

«Si Françoise Bettencourt Meyers souhaitait que L’Oréal change de mains, elle devrait convaincre sa mère de vendre – ce qui semble vain –, attendre son décès ou, seule autre hypothèse possible, la faire mettre sous tutelle et contrôler le nom du tuteur, affirme Me Wilhelm. Liliane Bettencourt serait représentée au sein de L’Oréal par un proche de sa fille ou de son gendre, ses pires ennemis.»

Dans le pacte d’actionnaires qui lie Nestlé et la famille Bettencourt au sein de L’Oréal, rien n’est prévu en cas de «mort juridique», mais l’héritière du fondateur n’aurait plus voix au chapitre. Avec l’accord d’un conseil de famille, l’hypothèse d’un échange d’actions ne serait pas exclue. Sans pour autant vendre, Françoise Bettencourt Meyers et son mari pourraient apporter leurs actions L’Oréal à Nestlé pour devenir gros actionnaire d’un nouveau groupe fusionné. «C’est la seule explication qui permette de comprendre pourquoi Françoise Bettencourt Meyers réitère ses demandes de mise sous tutelle, affirme Me Wilhelm. L’affaire Banier n’est finalement qu’un écran de fumée: la mise sous tutelle ne lui rendra jamais le milliard accordé au photographe. La fille de Liliane Bettencourt ne se bat pas pour 1 milliard d’euros mais pour récupérer le contrôle définitif sur L’Oréal.»

Me Olivier Metzner, l’avocat de Françoise Bettencourt Meyers, conteste l’hypothèse de son confrère et affirme: «Même si Liliane Bettencourt était mise sous tutelle, cela ne changerait rien à la gestion quotidienne de L’Oréal et ne remettrait pas en cause le pacte d’actionnaires cosigné par Françoise Bettencourt Meyers et sa mère. Ce n’est juridiquement pas possible et ce n’est pas son souhait.»

A contrario, Liliane Bettencourt pourrait-elle déshériter sa fille, comme le suggèrent certaines sources? L’hypothèse d’une révocation d’héritage pour «ingratitude» semble fort peu probable. En droit, cette procédure très exceptionnelle ne s’effectue qu’à condition que le donataire ait «attenté à la vie de son donateur, [se soit] rendu coupable envers lui de sévices, délits ou injures graves ou encore s’il lui refuse des aliments». Liliane Bettencourt pourrait également tenter de faire sortir sa fille et son gendre du conseil d’administration avant la fin de leur mandat, respectivement en 2013 et 2012. Une demande de révocation, procédure rarissime, est certes possible, en théorie, mais nécessiterait un vote, des plus improbables, en assemblée générale.

Les spéculations sur l’avenir de L’Oréal vont bon train. Sans même avoir de mandat officiel, de nombreux banquiers d’affaires se sont emparés de ce dossier, qui, inexorablement, sera un jour d’actualité, et échafaudent différents scénarios de sortie de pacte.

Partenaire de la famille Bettencourt au sein de L’Oréal depuis plus de trente-cinq ans, Nestlé s’est notablement enrichi grâce à ce placement. La valorisation atteint aujourd’hui 47 milliards d’euros, soit près de 65 milliards de francs. Depuis le pacte initial, signé en 1974, entre Nestlé et la famille Bettencourt, leurs participations croisées ont évolué. Les 3% de Nestlé que détenait Liliane Bettencourt ont été cédés, en 1992, pour payer les droits de mutation lorsqu’elle a donné ses actions L’Oréal en nue-propriété à sa fille. A cette date, elle a aussi donné un droit de souscription d’actions Nestlé à sa fille, qui les a levées, grâce à un prêt de sa mère. Si bien qu’aujourd’hui Françoise Bettencourt Meyers détient 1% de Nestlé.

Cet actif génère d’importants dividendes (de l’ordre de 100 millions de francs en 2009) et lui permet de vivre très aisément, pendant que sa mère, elle, bénéficie des dividendes de L’Oréal (l’équivalent de 327 millions de francs en 2009), qui sont versés à la holding familiale Téthys. De cette cassette, elle prélève un peu plus de 200 millions chaque année.

Alors que les liens capitalistiques croisés ont été modifiés en 1992, Jean-Pierre Meyers est toujours un des administrateurs du groupe suisse. Il siège également au conseil d’administration de L’Oréal et connaît tous les méandres du géant des cosmétiques: il est le seul qui soit à la fois membre du comité stratégies et réalisations, membre du comité des nominations et de la gouvernance et du comité des rémunérations, ainsi que membre du comité d’audit.

Il est, par ailleurs, salarié de Téthys à hauteur de plus de 1 million d’euros par an. Il doit donc se livrer à un exercice de grand écart en siégeant aux conseils d’administration des deux groupes. Surtout, comme fin août, quand il a dû avaliser, de même que ses pairs suisses, la demande faite à Peter Brabeck-Letmathe de «réfléchir aux formes que pourrait prendre à long terme le développement de la participation de Nestlé dans L’Oréal»…

Réciproquement, trois administrateurs de Nestlé siègent au conseil d’administration de L’Oréal (Peter Brabeck-Letmathe, l’Allemand Werner Bauer et l’Espagnol Francisco Castañer Basco). Ils étaient restés, jusqu’à cet été, fort discrets sur l’affaire Bettencourt. L’incroyable médiatisation de ce dossier pourrait les aider.

Habituellement très feutré, le dernier conseil d’administration de L’Oréal, le 25 août, aurait été fort tendu, selon nos informations. Sir Lindsay Owen-Jones, surnommé «OJ», aurait été mis en cause par les représentants de Nestlé pour avoir signé, sur la cassette de L’Oréal, le faramineux contrat de 710 000 euros par an du photographe François-Marie Banier pour une mission de conseil artistique doublée d’un contrat de parrainage. Dans l’entourage proche de Lindsay Owen-Jones, on assure qu’il a «soulevé lui-même la question du contrat qu’il avait accordé, en 2001, au photographe, avant d’être interrogé sur cette affaire». Depuis, ce contrat a été dénoncé par L’Oréal.

Peter Brabeck-Letmathe avait déjà découvert par la presse qu’OJ, qui fut longtemps un des patrons les mieux payés du CAC 40, avait reçu, en sus, 100 millions d’euros (hors droits d’enregistrement) de Liliane Bettencourt. Officiellement, la direction de Nestlé n’a fait aucune déclaration à ce sujet. Mais, selon une source proche du conseil de L’Oréal, les administrateurs suisses se sont passablement agacés en apprenant l’existence de ce cadeau: comment un président peut-il rester neutre entre deux gros blocs d’actionnaires dans ces conditions? L’entourage de Lindsay Owen-Jones dément tout malaise. Au sujet des 100 millions d’euros de «cadeau», il reste sur la même ligne, se refusant «à confirmer ou à démentir» l’existence d’une telle largesse.

Dans ce contexte, certains observateurs prêtent à OJ la volonté d’orchestrer une contre-offre face aux hypothétiques appétits de Nestlé sur L’Oréal. Toujours selon nos informations, M. Owen-Jones a tenté de trouver une solution alternative pour que le capital de L’Oréal reste français, en faisant appel à la Caisse des dépôts, ainsi qu’à un panel de banquiers et d’industriels «amis». Mais l’intéressé réfute catégoriquement.

Dans cette atmosphère des plus lourdes, où Suisses et Français n’hésitent donc plus à lancer des rumeurs sur le renouvellement des différents postes d’administrateurs, L’Oréal deviendra-t-il un jour le leader mondial suisse des cosmétiques? La saga familiale du désamour entre une fille unique et sa mère aura, au moins, relancé l’inépuisable débat sur le patriotisme économique.

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