Elle s'est couchée. Elle a bu une grande cuillerée de sirop. Au bout de cinq minutes, elle dormait tranquillement. Une demi-heure plus tard, elle était morte. Autour de son lit, quelques membres de sa famille et un médecin. La scène se déroula dans la nuit de mardi dernier à Portland, capitale de l'Oregon, sur la côte du Pacifique. En apparence, les ultimes instants d'une octogénaire. En réalité, un événement sans précédent aux Etats-Unis. Le sirop était empoisonné.

Pour la première fois dans ce pays, une personne se sachant condamnée a mis volontairement fin à ses jours avec la bénédiction des législateurs. Ce débat explosif mobilise depuis des années tout ce que l'Amérique compte de leaders religieux, d'autorités médicales et de responsables politiques. Mais il fallut une malade de Portland pour inscrire la polémique dans les faits.

L'octogénaire dont on ignore l'identité souffrait depuis dix ans d'un cancer du sein. Elle savait qu'il ne lui restait que deux mois d'une survie cahotique. Elle respirait avec difficulté, se déplaçait à peine et endurait mille insupportables douleurs. «Je ne peux même plus jardiner. C'était mon unique passion!» avoua-t-elle au micro d'un magnétophone. Elle décida d'en finir. La loi facilita son trépas. Votée à une faible majorité en 1994 par les deux chambres du parlement de l'Oregon, le texte signé par le gouverneur de l'Etat insiste sur trois éléments: le candidat au suicide doit être sain d'esprit; il doit se trouver dans la phase terminale d'une maladie; enfin, le médecin peut prescrire le poison mais non l'administrer.

Dès le lendemain de sa promulgation, les adversaires de la loi se lancèrent dans une vaste campagne pour l'annuler. Leur initiative eut pour premier effet d'en suspendre l'application. Plus tard, les citoyens de l'Oregon furent consultés. Un référendum permit à une majorité de la population de confirmer les nouvelles dispositions législatives.

Aujourd'hui, les mouvements catholiques s'insurgent: «C'est un moment tragique pour l'Oregon, déplore un de leurs leaders. Après le droit à l'avortement, notre société en arrive à légaliser le droit de se tuer. Les derniers souffles d'une vie n'ont donc plus d'importance?»