Hyperlien

L’origine ethnique doit-elle être mentionnée dans un fait divers?

Chaque cas est un défi déontologique en soi, où le journaliste doit arbitrer avec intelligence entre la nécessité d’informer le plus précisément possible et celle de ne pas stigmatiser une communauté

Samedi 31 août. Près d’un arrêt de bus de Villeurbanne (en banlieue lyonnaise), un homme armé d’un couteau et d’une fourchette de barbecue s’en prend violemment à des passants. L’attaque fait un mort et huit blessés. Le suspect est Afghan. Les médias, français comme suisses, parmi lesquels Le Temps, n’ont pas manqué de relayer cette dernière information. Et l’extrême droite, comme à son habitude, de s’emparer du drame pour fustiger les politiques migratoires en Europe.

En précisant la nationalité de l’assaillant présumé, les médias ont-ils participé, à leur corps défendant, à cette récupération politique? Ont-ils fait une faute? La question sonne comme un défi permanent adressé aux rédactions et à leur responsabilité dans le traitement de l’information. «Le risque, c’est qu’implicitement, quand on précise la nationalité d’un agresseur, le lecteur fasse le lien entre son geste et son origine ethnique», explique Gaël Hurlimann, corédacteur en chef du Temps.

Une question délicate

Mais le risque inverse existe aussi. «En ne l’indiquant pas, les gens peuvent croire que c’est un étranger qui a fait le coup mais qu’on leur cache la vérité», soulève Fati Mansour, notre journaliste chargée de la rubrique justice. Ce qui rend la question d’autant plus délicate. Pour y répondre, Le Temps trace une première limite, détaille Gaël Hurlimann: «En principe, on ne précise que si la nationalité ou l’ethnie joue un rôle: un meurtre à caractère raciste par exemple.»

Dans le cas de Villeurbanne, le soupçon immédiat d’un acte terroriste, thèse qui semble écartée depuis, a conduit les enquêteurs comme les médias à se poser la question du parcours de l’attaquant et donc de son profil psychologique, familial, ethnique et religieux. La nationalité est donc incontournable. Mais qu’en est-il lors d’un fait divers plus «ordinaire» – du trafic de drogue, un cambriolage, un cas de violences conjugales?

«Il n’y a jamais d’automaticité.»

«Il faut que cela soit pertinent. On n’est pas là pour faire du politiquement correct non plus, on ne doit pas se mettre à faire de la rétention d’information, pose Michel Bührer, membre de la Chambre romande du Conseil de la presse. Mais dire qu’un voleur à la tire est LGBT, ça n’a aucun intérêt d’un point de vue journalistique. Donner sa nationalité non plus, à moins que l’intérêt public ne le justifie.» Du reste, le point 8 de la Déclaration des droits et des devoirs des journalistes précise que «le ou la journaliste doit éviter toute allusion, par le texte, l’image et le son, à l’appartenance ethnique ou nationale d’une personne, à sa religion […] qui aurait un caractère discriminatoire».

Quand l’individu seul est visé, ce n’est pas obligatoirement discriminatoire, rappelle Michel Bührer, sauf si l’allusion à ses origines est particulièrement dépréciative ou s’étend à une communauté. Mais «les journalistes doivent aussi se poser la question vis-à-vis de leur propre déontologie. Il n’y a jamais d’automaticité.»

Déontologie dans l’urgence

Mais en pratique, c’est souvent la course dans ce genre de fait divers. Et la pesée d’intérêts se heurte aux délais de publication très serrés. «Les médias dégainent très vite, admet Gaël Hurlimann. Par exemple, il faut faire attention avec les dépêches d’agences qu’on reprend parfois et qui, suivant leur propre déontologie, choisissent de mettre la nationalité.» Mais le choix de la rédaction dépend aussi de celui de la police ou des autorités judiciaires, qui divulguent ou non l'origine du suspect. 

La meilleure façon de se prémunir contre toute stigmatisation reste la mise en perspective du fait divers avec le contexte social général. «Si on parle de petit trafic, illustre Fati Mansour, on a plus de chances de tomber sur des Africains, parce que, bien souvent, c’est leur seul moyen de subsistance. Et ça, il faut le dire, si on fait du journalisme intelligent.»

Publicité