La figure légendaire du «juif errant» est aujourd'hui très familière. Ce mythe, qui a connu une grande fortune littéraire et artistique, a traversé l'imaginaire chrétien pendant des siècles, révélant la façon dont les juifs ont été perçus en Occident. Mais qui connaît véritablement l'origine et le sens de cette figure? Pour les découvrir, avec quelques surprises à la clé, un voyage à Paris s'impose. Le Musée d'art et d'histoire du judaïsme consacre en effet une exposition intéressante à ce mythe, dont il retrace pédagogiquement les pérégrinations jusqu'au XXe siècle. C'est donc un thème très chrétien qu'a décidé d'aborder le musée. Mais, dès la seconde moitié du XIXe siècle, il y a également une histoire juive du juif errant, des penseurs et des artistes ayant identifié le destin de cette figure au sort tragique de la population juive en Europe occidentale.

La figure du juif errant naît au XIIIe siècle en Angleterre, dans les monastères bénédictins. Surprenant: à l'origine, le personnage n'est ni juif ni errant. Il s'agit sans doute d'un païen qui s'est converti au christianisme; il n'erre pas, mais attend le retour du Christ en Arménie. Dans l'un des plus anciens textes qui évoquent la légende (1228), les chroniques Flores Historianum, le moine bénédictin anglais Roger de Wendover rapporte que ce personnage s'appelle Cartaphile. Il a frappé le Christ dans le dos pendant sa Passion, et Jésus lui a répondu: «Moi, je vais, et toi tu attendras jusqu'à ce que je revienne.» Ensuite, il a été baptisé et a pris le nom de Joseph. En 1235, ce récit est repris et amplifié par Matthieu Paris, autre moine bénédictin anglais. Les deux récits sont bientôt diffusés dans toute l'Europe. Les plus anciennes représentations visuelles du juif errant datent, elles, du XIIe siècle.

Au XVIIe siècle, la figure évolue. Le personnage qui a frappé le Christ est désormais clairement identifié comme juif. Il se nomme Ahasver, et il a été condamné à marcher éternellement sur les routes. En 1602 paraît en Allemagne un récit qui est aussitôt traduit dans toute l'Europe. En France, il est publié sous le titre Courte description et histoire d'un juif nommé Ahasvérus, et repris sous forme de nombreuses complaintes. Une des variantes les plus célèbres est la Complainte brabançonne, composée vers 1800. Le juif errant s'y nomme Isaac Laquedem. Eternel passant, celui-ci traverse les villes sans jamais s'y arrêter, et raconte sa triste histoire aux bourgeois qui l'accostent. Vêtu très pauvrement, affublé d'une énorme barbe, il se plaint de devoir vivre jusqu'à l'heure du Jugement. S'il est cruellement puni, c'est parce qu'il a refusé au Christ de pouvoir se reposer devant sa maison. «Tu marcheras toi-même pendant plus de mille ans; le dernier jugement finira ton tourment», lui a répondu Jésus. Depuis, Ahasver marche, témoigne de la passion du Christ et appelle au repentir. Il est alors une figure édifiante, qui parle toutes les langues et prédit l'avenir, suscitant plus de sympathie que de méfiance.

L'essor des estampes au XIXe siècle contribue à populariser la figure du juif errant en France. L'exposition présente ainsi plusieurs dizaines de «vrais portraits du juif errant», qui mettent en scène la Complainte brabançonne. Jusqu'au début du XIXe siècle, la figure d'Ahasver exerce une fascination positive. Dans la seconde moitié du siècle, un certain antisémitisme commence à devenir perceptible dans certains portraits, qui offrent une vision négative, voire violemment antisémite du marcheur éternel. L'univers psychiatrique ne tarde pas à criminaliser le phénomène de l'errance et à y voir une instabilité pathologique. A la suite de Charcot, Henry Meige s'intéresse aux «névropathes voyageurs», dignes descendants du juif errant.

Cependant, ce thème continue à inspirer positivement certains artistes. Ainsi Eugène Sue, qui, sous l'influence du romantisme allemand, écrit un roman intitulé Le Juif errant, faisant de celui-ci un champion du combat pour la justice sociale. Courbet voit en lui une métaphore de la condition de l'artiste dans la société, qui est celle d'un passant et d'un observateur. Peinture, littérature, théâtre, opéra, cinéma, tous les arts s'emparent de l'éternel errant. Georges Rouault, Gustave Doré, Gustave Moreau lui consacrent tableaux et gravures. En Allemagne, le personnage inspire des poètes tels que Goethe et Schubart, et indirectement les peintres Kaulbach et Caspar David Friedrich. Ainsi, le célèbre Voyageur contemplant une mer de nuages de Friedrich serait inspiré de la légende du juif errant.

La seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe siècle voient aussi apparaître la réinterprétation du thème par les artistes juifs, qui reconnaissent dans l'errance un trait emblématique de la condition juive. Tandis que le sionisme promet à Ahasver la fin de son exil, la Shoah ranimera l'image du juif errant, symbole de la terrible fatalité qui pèse sur le peuple de la Bible.

Le Juif errant, un témoin du temps. Musée d'art et d'histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris. Jusqu'au 24 février, lu-ve de 11 h à 18 h, et di 10-18 h. Rens. 0033 1 42 72 97 47. Le catalogue de l'exposition est publié aux Editions Adam Biro-Musée d'art et d'histoire du judaïsme.