Chasseurs de trésors

L’orpailleur qui ne voulait pas devenir riche

Désargenté et désintéressé, Patrick Jan écume les rivières aurifères à la recherche des paillettes d’or qui peuplaient ses rêves d’enfant

Il cueille l’or du bout du doigt. Après un patient labeur, il range soigneusement dans une petite fiole les minuscules pixels qui scintillent sous le soleil. Depuis l’enfance, Patrick Jan est rongé par la fièvre de l’or. Il reste fasciné par les «ciels étoilés» qui apparaissent au fond de sa batée, le bol qui lui permet de séparer les paillettes, plus lourdes, du sable et des graviers. Des années de chasse au trésor ne l’ont pas rendu riche. Au contraire, il «peine à boucler les fins de mois».

Je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais mon bureau est plutôt sympa

En une journée d’un pénible travail, il récolte un gramme d’or, soit une quarantaine de francs au prix du marché. Pour vivre, Patrick Jan vend ses rêves dorés à des clients qui s’initient à l’orpaillage pour occuper les journées chaudes de l’été. Plutôt bon orateur, il aime partager et il revendique son indépendance. Professionnel depuis huit ans, il ne se connaît pas de concurrent en Suisse romande et il travaille les pieds dans l’eau de mars à octobre: «Je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais mon bureau est plutôt sympa».

Tout est dans le mouvement du poignet. Patrick Jan fait tournoyer doucement sa batée. Les mouvements circulaires qu’il imprime à la cuvette de plastique font apparaître quelques paillettes d’or parmi les sables ferreux. Les yeux brillants et le dos endolori, il recommence à creuser la boue qui s’accumule dans les détours sinueux de la rivière, ces amas d’alluvions où les métaux lourds restent piégés, et que les chercheurs d’or appellent des «placers».

La nostalgie du Far West

Elevé au western spaghetti, Patrick Jan rêvait de devenir chercheur d’or depuis ses six ans. Mais il est né trop tard: Les grandes ruées vers l’or de la Californie et du Klondike avaient pris fin depuis une centaine d’années. Alors il a enchaîné les emplois de couvreur, peintre ou livreur. Il avait près de la trentaine quand un ami a attiré son attention sur une coupure de presse. Elle montrait comment un orpailleur a découvert une pépite de 123 grammes dans les Grisons.

Dans les jours qui ont suivi, les deux hommes sont partis pour Disentis. «Trop pressé», Patrick Jan n’a rien trouvé, ni avec la batée artisanale qu’il avait confectionnée, ni avec l’outil professionnel qu’il a fini par acheter. Au second essai, dans l’Aubonne, il a déniché quatre grammes d’or. Peu après, de retour dans les Grisons, il dégageait huit grammes d’une faille découverte grâce à «la chance du débutant». Il est devenu addict à cette émotion enfantine. Il a appris le métier «sur le tas», en autodidacte.

Les ors dispersés de la Suisse

La Suisse est un pays riche en gisements pauvres, que personne ne songe plus à exploiter. Les rivières de l’Oberland bernois ou du Haut-Valais charrient l’or des glaciers. Dans le lit glaiseux de l’Aubonne, une rivière qui prend sa source dans le massif du Jura, Patrick Jan extrait une vingtaine de paillettes d’un millimètre carré à chaque batée. Un peu plus au nord, l’Orbe permet de meilleurs rendements.

Les temps sont durs pour les chercheurs d’or, accusés de perturber l’écosystème des rivières. A Neuchâtel, où l’Areuse a longtemps fait le bonheur des orpailleurs, la prospection est interdite depuis 2008. A Genève, il faut désormais bénéficier d’une autorisation pour prospecter les eaux de l’Allondon durant de brèves périodes. Pour limiter la fréquentation de la Lisora, où une pépite de cinq grammes a été découverte, le Tessin délivre des permis qui coûtent 250 francs par année.

Les Grisons, Eldorado des orpailleurs

Régulièrement, Patrick Jan soigne sa fièvre de l’or dans les Grisons, véritable Eldorado des orpailleurs suisses. Selon l’historien grec Diodore de Sicile, les Celtes tamisaient déjà les boues du Rhin au premier siècle avant Jésus-Christ. Confinés dans un périmètre d’une trentaine de kilomètres carrés, les gisements de Disentis sont identifiés depuis 1672. Orpailleurs professionnels et amateurs s’y côtoient désormais dans la méfiance. En 2001, l’un d’eux a trouvé près d’un kilo d’or incrusté sur du quartz dans un endroit tenu secret de la vallée de Surselva.

A 48 ans, Patrick Jan espère toujours réaliser pareil coup. «Amoureux de la liberté», il court après ses rêves d’enfant et il ne peut plus imaginer «travailler pour un patron». L’hiver, il est chocolatier indépendant. Il confectionne ses sucreries dans le laboratoire qu’il a installé dans sa cabane de Sainte-Croix, avant de les distribuer dans les commerces locaux et sur les marchés. Il ambitionne de pouvoir financer un long voyage en Australie, pour écumer les déserts avec un détecteur de métal. En 2013, un prospecteur amateur y a déniché une pépite qui pesait 5,5 kg, et qui a été estimée à près de 400 000 francs.

En attendant la fortune, Patrick Jan continue à patauger dans l’Aubonne, tout heureux de partager sa passion. L’orpailleur ne peut pas se résoudre à vendre ses plus belles pépites, et surtout pas le clou de sa collection, qui prend la forme d’une tête de lapin. Il préfère les conserver précieusement pour les exhiber devant ses clients. Elles ont le don de réveiller les fantasmes dorés de ceux qui ont voyagé avec les livres de Mark Twain et de Blaise Cendrars, ou les films de Charlie Chaplin et de John Wayne.

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